Skip to main content

Full text of "Les maladies de la volonté"

See other formats


This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that' s often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at jhttp : //books . qooqle . corn/ 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 



.-*>■ 



Digitized by VjOOQIC 



yGoogk 



LES MALADIES 



DE 



LA VOLONTÉ 



Digitized by VjOOQIC 



LIBRAIRIE GERMER BAILLIÊRE ET C". 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



La psychologie anglaise contemporaine. In-8, 3° édi- 
tion. 7 fr. 50 

La psychologie allemande contemporaine. In-8. 7 fr. 50 

L'hérédité psychologique, 2° édition, entièrement refondue. 

In-8. 7 fr. 50 

La philosophie de Schopenhauer. In-18. 2 fr. 50 

Les maladies de la mémoire. 2 e édition. In-18. 2 fr. 50 



Principes de psychologie d'Herbert Spencer, traduits en 
collaboration avec M. A. Espinas. 2 roi. in-8. 20 fr. 

Revue philosophique de la France et de l'Étranger, di- 
rigée par Th. Ribot, paraissant tous les mois depuis le 1 er jan- 
vier 1876; chaque année?forme 2 vol. grand in-8, 30 fr. — Abon- 
nements, un an : Paris, 30 fr.; Départements et étranger, 33 fr. 



Coulommiers. — Typog. Paul BROOARD et C»« 



yGoogk 





LES MALADIES 



DE 



LA VOLONTÉ 



PAR 
TH. RIBOT 

Directeur de la Revue philosophique 



PARIS 
LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET G" 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 
Au coin de la rue Hautefeuille 

1883 

Tous droits réservés. 



yGoogk 






JANlX..uv 

fL <' . : 

/ ai:-- >•- ; 






y Google 



LES MALADIES 

DE LA VOLONTÉ 



INTRODUCTION 

Durant ces dernières années, plusieurs au- 
teurs, surtout à l'étranger, ont exposé en détail 
certaines parties de la psychologie d'après le 
principe de l'évolution. Il m'a semblé qu'il y 
aurait quelque profit à traiter ces questions dans 
le même esprit; mais sous une autre forme — 
celle de la dissolution. 

Je me propose donc dans ce travail d'essayer 
pour la volonté ce que j'ai fait précédemment 
pour la mémoire, d'en étudier les anomalies et 
de tirer de cette étude des conclusions sur l'état 
normal. A beaucoup d'égards, la question est 
moins facile : le terme volonté désigne une 
chose plus vague que le terme mémoire. Que 
l'on considère la mémoire comme une fonc- 

RlBOT. — Volonté. { 

Digitized by VjOOQ iC 



2 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

tion, une propriété ou une faculté, elle n'en 
reste pas moins une manière d'être stable, une 
disposition psychique sur laquelle tout le monde 
peut s'entendre. La volonté, au contraire, se 
résouten voirions dont chacune est un moment, 
une forme instable de l'activité, une résultante 
variant au gré des causes qui la produisent. 

Outre cette première difficulté, il y en a une 
autre qui peut paraître encore plus grande, mais 
dont nous n'hésiterons pas à nous débarrasser 
sommairement. Peut-on étudier la pathologie 
de la volonté, sans toucher à l'inextricable pro- 
blème du libre arbitre ? — Cette abstention nous 
paraît possible et même nécessaire. Elle s'im- 
pose non par timidité, mais par méthode. 
Gomme toute autre science expérimentale, la 
psychologie doit rigoureusement sïnterdire 
toute recherche relative aux causes premières. 
Le problème du libre arbitre est de cet ordre. 
L'un des grands services de la critique de Kant 
et de ceux qui l'ont continuée a été de montrer 
que le problème de la liberté se réduit à savoir 
si l'on peut sortir de la chaîne des effets et des 
causes pour poser un commencement absolu. 
Ce pouvoir, « qui appelle, suspend ou bannit, » 
comme le définit un contemporain qui l'a pro- 
fondément étudié *, ne peut être affirmé qu'à la 
condition d'entrer dans la métaphysique. 

1. Renonvier, Essai de critique générale, 2* édition. I, 395-406. 



y Google 



INTRODUCTION 



Ici, nous n'avons rien de pareil à tenter. 
L'expérience interne et externe est notre seul 
objet; ses limites sont nos limites. Nous pre- 
nons les volitions à titre de faits, avec leurs 
causes immédiates, c'est-à-dire les motifs qui 
les produisent, sans rechercher si ces causes 
supposeut des causes à l'infini ou s'il y a quelque 
spontanéité qui s'y ajoute. La question se trouve 
ainsi posée sous une forme également accep- 
table pour les déterministes et leurs adversaires, 
conciiiable avec l'une et l'autre hypothèse. Nous 
espérons d'ailleurs conduire nos recherches de 
telle manière que l'absence de toute solution sur 
ce point ne sera pas même une seule fois re- 
marquée. 

J'essayerai de montrer au terme de cette étude 
que, dans tout acte volontaire, il y a deux élé- 
ments bien distincts : l'état de conscience, le 
«Je veux, » qui constate une situation, mais qui 
n'a par lui-môme aucune efficacité; et un méca- 
nisme psychophysiologique très complexe, en 
qui seul réside le pouvoir d'agir ou d'empêcher. 
Comme cette conclusion générale ne peut être 
que le résultat de conclusions partielles fournies 
par la pathologie, j'écarterai provisoirement 
dans cette introduction toute vue systémati- 
que; je me bornerai à étudier la volonté dans 
son double mécanisme d'impulsion et d'arrêt, et 
dans sa source, — le caractère individuel, — 



y Google 



4 LES MALADIES DE LA VOLONTE 

négligeant tous les détails qui n'importent pas 
à notre sujet *. 



I 



Le principe fondamental qui domine la psy- 
chologie de la volonté! sous sa forme impulsive, 
à l'état sain comme à l'état morbide, c'est que 
tout état de conscience a toujours une tendance 
à s'exprimer, à se traduire par un mouvement, 
par un acte. Ce principe n'est qu'un cas parti- 
culier, propre à la psychologie, de cette loi fon- 
damentale : que le réflexe est le type unique de 
toute action nerveuse, de toute vie de relation. 
A proprement parler, l'activité dans l'animai 
n'est pas un commencement mais une fin, une 
cause mais un résultat, un début mais une suite. 
C'est là le point le plus essentiel qu'il ne faut 
jamais perdre de vue et qui seul explique la 
physiologie et la pathologie de la volonté, parce 
que cette tendance de l'état de conscience à se 
dépenser en un acte psychologique ou physio- 
logique, conscient ou inconscient, est le fait 



1. On trouvera dans le livre récent de Schneider : Der mens- 
chliche Wille vont Stanpunkte der neueren Entwickelungstheorien, 
Berlin, 1882, une bonne monographie de la volonté, à l'état 
normal et du point de vue de révolution. Nous regrettons de 
n'en avoir eu connaissance que quand ce travail était à peu 
près achevé. 



y Google 



INTRODUCTION 5 

simple auquel se réduisent les combinaisons et 
complications de l'activité volontaire la plus 
haute. 

Le nouveau-né n'est, comme Ta défini Vir- 
chow, « qu'un être spinal. » Son activité est 
purement réflexe; elle se manifeste par une 
telle profusion de mouvements que le travail 
de l'éducation consistera pendant longtemps à 
en supprimer ou à en restreindre le plus grand 
nombre. Cette diffusion des réflexes, qui a sa 
raison dans des relations anatomiques, traduit 
dans toute sa simplicité la transformation des 
excitations en mouvements. Qu'ils soient con- 
scients ou qu'ils éveillent un rudiment de con- 
science, en aucun cas ils ne représentent une 
activité volontaire; ils n'expriment proprement 
que l'activité de l'espèce, ce qui a été acquis, 
organisé et fixé par l'hérédité; mais ce sont les 
matériaux avec lesquels la volonté sera con- 
struite. 

Le désir marque une étape ascendante de 
l'état réflexe à l'état volontaire. Nous enten- 
dons par désir les formes les plus élémentaires 
de la vie affective, les seules qui puissent se 
produire, tant que l'intelligence n'est pas née. 
Physiologiquement , ils ne diffèrent pas des 
réflexes d'ordre complexe. Psychologiquement, 
ils en diffèrent par l'état de conscience, souvent 
très intense, qui les accompagne. Leur ten- 



y Google 



6 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

dance à se traduire en actes est immédiate et 
irrésistible, comme celle des réflexes. A l'état 
naturel et tant qu'il est encore pur de tout 
alliage, le désir tend à se satisfaire immédiate- 
ment; c'est là sa loi, elle est inscrite dans l'or- 
ganisme. Les petits enfants, les sauvages en 
fournissent d'excellents exemples. Chez l'adulte, 
le désir n'est plus à l'état naturel; l'éducation, 
l'habitude, la réflexion le mutilent ou le refrè- 
nent. Mais souvent il reprend ses droits, et 
l'histoire nous montre que, chez les despotes 
que leur opinion et celle des autres placent au- 
dessus de toute loi, il les garde toujours. 

La pathologie nous fera voir que cette forme 
d'activité augmente quand la volonté faiblit, 
persiste quand elle disparaît. Elle marque ce- 
pendant un progrès sur la première période, 
parce qu'elle dénote un commencement d'indi- 
vidualité. Sur le fond commun de l'activité 
spécifique, les désirs dessinent vaguement le 
caractère individuel; ils reflètent la façon de 
réagir d'un organisme particulier. 

Dès qu'une somme suffisante d'expériences a 
permis à l'intelligence de naître, il se produit 
une nouvelle forme d'activité, pour laquelle 
l'épithète d'idéo-motrice est la plus convenable, 
les idées étant causes de mouvements. Elle a de 
plus l'avantage de montrer sa parenté avec les 
réflexes, dont elle n'est qu'un perfectionnement. 



y Google 



INTRODUCTION 7 

Comment une idée peut-elle produire un 
mouvement? C'est là une question qui embar- 
rassait fort l'ancienne psychologie, mais qui de- 
vient simple, quand on considère les faits dans 
leur vraie nature. C'est une vérité maintenant 
courante dans la physiologie cérébrale que la 
base anatomique de tous nos états mentaux 
comprend à la fois des éléments moteurs et des 
éléments sensitifs. Je n'insisterai pas sur une 
question qui a été traitée ailleurs en détail * et 
qui entraînerait une digression. Rappelons sim- 
plement que nos perceptions, en particulier les 
importantes, celles de la vue et du toucher, 
impliquent à titre d'éléments intégrants des 
mouvements de l'œil ou des nombres ; et que 
si, lorsque nous voyons réellement un objet, le 
mouvement est un élément essentiel, il doit 
jouer le même rèle, quand nous voyons l'objet 
idéalement. Les images et les idées, même ab- 
straites, supposent un substratum anatomique 
dans lequel les mouvements sont représentés 
en une mesure quelconque. 

Il est vrai que, en serrant la question de plus 
près, on pourrait dire qu'il faut distinguer deux 
espèces d'éléments moteurs : ceux qui servent 
à constituer un état de conscience, et ceux qui 
servent à le dépenser; les uns intrinsèques, les 

1. Revue philosophique, octobre 1879, p. 371 et suiv. 



y Google 



8 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

autres extrinsèques. L'idée d'une boule, par 
exemple, est la résultante d'impressions de sur- 
faces et d'ajustements musculaires particuliers; 
mais ces derniers sont le résultat de la sensibi- 
lité musculaire et, à ce titre, sont des sensations 
de mouvement plutôt que des mouvements 
proprement dits : ce sont des éléments consti- 
tutifs de notre idée plutôt qu'une manière de la 
traduire au dehors. 

Toutefois, cette relation étroite, établie par 
la physiologie entre l'idée et le mouvement, 
nous laisse entrevoir comment l'une produit 
l'autre. En réalité, une idée ne produit pas un 
mouvement : ce serait une chose merveilleuse 
que ce changement total et soudain de fonction. 
Une idée, telle que les spiritualistes la définis- 
sent, produisant subitement un jeu de muscles, 
ne serait guère moins qu'un miracle. Ce n'est 
pas l'état de conscience, comme tel, mais bien 
l'état physiologique correspondant, qui se trans- 
forme en un acte. Encore une fois, la relation 
n est pas entre un événement psychique et un 
mouvement, mais entre deux états de même 
nature, entre deux états physiologiques, entre 
deux groupes d'éléments nerveux, l'un sensitif, 
l'autre moteur. Si l'on s'obstine à faire de la 
conscience une cause, tout reste obscur; si on 
la considère comme le simple accompagnement 
d'un processus nerveux, qui lui seul est l'évé- 



y Google 



INTRODUCTION V 

nement essentiel, tout devient clair, et les diffi- 
cultés factices disparaissent. 

Ceci admis, nous pouvons classer grossière- 
ment les idées en trois groupes, suivant que leur 
tendance à se transformer en acte est forte, 
modérée, ou faible, et même, en un certain sens, 
nulle. 

1° Le premier groupe comprend les états 
intellectuels, extrêmement intenses (les idées 
fixes peuvent servir de type) . Ils passent à l'acte 
avec une fatalité, une rapidité presque égales à 
celles des réflexes. Ce sont les idées ce qui nous 
touchent ». L'ancienne psychologie, affirmant 
un fait d'expérience vulgaire, disait dans son 
langage que l'intelligence n'agit sur la volonté 
que par l'intermédiaire de la sensibilité. En lais- 
sant de côté ces entités, cela signifie que l'état 
nerveux qui correspond à une idée se traduit 
d'autant mieux en mouvement, qu'il est accom- 
pagné de ces autres états nerveux (quels qu'ils 
soient) qui correspondent à des sentiments. Cette 
traduction faite, on comprend pourquoi, dans 
le cas actuel, nous sommes si près de la phase 
précédente, pourquoi l'action nerveuse est plus 
énergique, agit sur plus d'éléments. 

La plupart des passions, dès qu'elles dépassent 
le niveau du pur appétit, rentrent dans ce groupe 
comme principes d'action. Toute la différence 
n'est qu'en degré, suivant que, dans le com- 

i. 

Digitized by VjOOQlC 



10 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

plexus ainsi formé, les éléments affectifs prédo- 
minent ou inversement *. 

2° Le deuxième groupe est le plus important 
pour nous. Il représente l'activité raisonnable, 
la volonté au sens courant du mot. La concep- 
tion est suivie d'un acte après une délibération 
courte ou longue. Si Ton y réfléchit, on trouvera 
que la plupart de nos actions se ramène à ce 
type, déduction faite des formes précitées et 
des habitudes. Que je me lève pour prendre 
l'air à ma fenêtre, ou que je m'engage pour 
devenir un jour général, il n'y a qu'une diffé- 
rence du moins au plus : une volition très com- 
plexe et à longue portée, comme la dernière, 
devant se résoudre en une série de volitions 
simples successivement adaptées aux temps et 
aux lieux. — Dans ce groupe, la tendance à l'acte 
n'est ni instantanée ni violente. L'état affectif 
concomitant est modéré. Beaucoup des motions 
qui forment le train ordinaire de notre vie ont 



1. L'indépendance relative de l'idée et du sentiment comme 
cause» de mouvement est nettement établie par certains cas 
pathologiques. Il arrive que l'idée d'un mouvement est à elle 
seule incapable de le produire; mais, si l'émotion s'ajoute, il se 
produit. Un homme atteint de paralysie ne peut par aucun 
effort de volonté mouvoir son bras; tandis qu'on le verra 
s'agiter violemment sous l'influence d'une émotion causée par 
l'arrivée d*un ami. Dans les cas de ramollissement de la moelle 
épinière entraînant la paralysie, une émotion, une question 
adressée au malade peut causer des mouvements plus violents 
dans les membres inférieurs sur lesquels sa volonté n'a pas 
(faction. 



y Google 



INTRODUCTION 11 

été à l'origine accompagnées d'un sentiment de 
plaisir, de curiosité, etc. Maintenant le sentiment 
primitif s'est affaibli, mais le lien entre l'idée et 
l'acte s'est établi; quand elle naît, il suit. 

3° Avec les idées abstraites, la tendance au 
mouvement est à son minimum. Ces idées étant 
des représentations de représentations, de purs 
schémas, des extraits fixés par un signe, l'élé- 
ment moteur s'appauvrit dans la même mesure 
que l'élément représentatif. Si l'on considère 
toutes les formes d'activité que nous venons 
de passer en revue comme des complications 
successives du réflexe simple, on peut dire que 
les idées abstraites sont une ramification colla- 
térale, faiblement rattachée au tronc principal 
et qui s'est développée à sa manière. Leur ten- 
dance motrice se réduit à cette parole inté- 
rieure, si faible qu'elle soit, qui les accompagne, 
ou au réveil de quelque autre état de con- 
science. Car, de même qu'en physiologie la 
période centrifuge d'un réflexe n'aboutit pas 
toujours à un mouvement, mais aussi bien à la 
sécrétion d'une glande ou à une action trophi- 
que; de même, en psychologie, un état de con- 
science n'aboutit pas toujours à un mouvement* 
mais à la résurrection d'autres états de con- 
science, suivant le mécanisme bien connu de 
l'association. 

L'opposition si souvent notée entre les esprits 



y Google 



12 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

spéculatifs, qui vivent dans les abstractions, 
et les gens pratiques, n'est que l'expression 
visible et palpable de ces différences psycholo- 
giques que nous venons de signaler. Rappelons 
encore, à titre d'éclaircissement, des vérités 
banales : la différence entre connaître le bien 
et le pratiquer, voir l'absurdité d'une croyance 
et s'en défaire, condamner une passion et la 
sacrifier. Tout cela s'explique par la tendance 
motrice, extrêmement faible, de l'idée réduite 
à elle-même. Nous ignorons les conditions ana- 
tomiques et physiologiques nécessaires pour 
la naissance d'une idée abstraite, mais nous 
pouvons affirmer sans témérité que, dès qu'elle 
devient un motif d'action, d'autres éléments s'y 
ajoutent : ce qui arrive chez ceux ce qui se dé* 
vouent à une idée ». Ce sont les sentiments 
seuls qui mènent l'homme. 



II 



A s'en tenir à ce qui précède, l'activité volon- 
taire nous apparaît comme un moment dans 
cette évolution ascendante qui va du réflexe 
simple, dont la tendance au mouvement est 
irrésistible, à l'idée abstraite, où la tendance à 
l'acte est à son minimum. On n'en peut fixer 
rigoureusement ni le commencement ni la fin, 



y Google 



INTRODUCTION 13 

la transition d'une forme à l'autre étant pres- 
que insensible. 

A dessein et pour des raisons de clarté, nous 
n'avons pas examiné le problème dans sa com- 
plexité. Nous avons même éliminé l'un des 
éléments essentiels, caractéristiques, de la^vo- 
lonté. Telle qu'on l'a considérée jusqu'ici, elle 
pourrait être définie : un acte conscient, plus 
ou moins délibéré, en vue d'une fin simple ou 
complexe, proche ou lointaine. C'est ainsi que 
paraissent l'entendre des auteurs contempo- 
rains, tels que Maudsley et Lewes, lorsqu'ils 
la définissent « l'excitation causée* par des 
idées » [impulse by ideas) ou bien « la réac- 
tion motrice des sentiments et des idées ». 
Ainsi comprise, la volition serait simplement 
un « laisser faire ». Mais elle est tout autre 
chose. Elle est aussi une puissance dî! arrêt, ou, 
pour parler la langue de la physiologie, un pou- 
voir ft inhibition. 

Pour la psychologie fondée sur la seule obser- 
vation intérieure, cette distinction entre per- 
mettre et empêcher a peu d'importance; mais 
pour la psychologie, qui demande au méca- 
nisme physiologique quelque éclaircissement 
sur les opérations de l'esprit, — et qui tient 
l'action réflexe pour le type de toute activité, — 
elle est capitale. 

La doctrine courante admet que la volonté est 



yGoogk 



14 LES MALABiES DE LA VOLONTÉ 

un fiât auquel les muscles obéissent on ne sait 
comment. Dans cette hypothèse, il importe peu 
que le fiât commande un mouvement ou un 
arrêt. Mais si Ton admet, avec tous les physio- 
logistes contemporains, que le réflexe est le 
type et la base de toute action, et si, par consé- 
quent, il n'y a pas lieu de chercher pourquoi un 
état de conscience se transforme en mouvement, 
— puisque c'est la loi — il faut expliquer pour- 
quoi il ne se transforme pas. Malheureusement, 
la physiologie est pleine d'obscurités et d'indéci- 
sions sur ce point. 

Le cas le plus simple du phénomène d'arrêt 
ou d'inhibition consiste dans la suspension 
des mouvements du cœur par l'excitation du 
pneumo-gastrique. On sait que le cœur (indé- 
pendamment des ganglions intra-cardiaques) 
est innervé par des filets venant du grand 
sympathique, qui accélèrent ses battements, et 
par des filets du nerf vague. La section de ce 
dernier augmente les mouvements; l'excitation 
du bout central au contraire les suspend plus 
ou moins longtemps. Il est donc un nerf d'ar- 
rêt, et l'inhibition est généralement considérée 
comme le résultat d'une interférence. L'activité 
réflexe des centres cardiaques est ralentie oo 
suspendue par les excitations venant du bulbe. 
En d'autres termes, l'action motrice du pneu- 
mogastrique se dépense dans les centres car- 



y Google 



INTRODUCTION 15 

diaques en activité et produit tin arrêt. Tout 
ceci n'a pas une portée psychologique immé- 
diate; mais voici qui nous touche plus. 

C'est un fait bien connu que l'excitabilité ré- 
flexe de la moelle augmente, quand elle est 
soustraite à l'action du cerveau. L'état des ani- 
maux décapités en fournit des preuves frap- 
pantes. Sans recourir à ces cas extrêmes, on 
sait que les réflexes sont bien plus intenses 
pendant le sommeil qu'à l'état de veille. Pour 
expliquer ce fait, quelques auteurs ont admis 
dans le cerveau des centres d'arrêt. Setschenow 
les plaçait dans les couches optiques et la région 
des tubercules quadrijumeaux. Il s'appuyait sur 
ce fait qu'en excitant, par des moyens chimi- 
ques ou autres, les parties précitées, il pro- 
duisait une dépression des réflexes. — Goltz 
place ces centres d'arrêt dans le cerveau pro- 
prement dit. 

Ces hypothèses et d'autres analogues * ont été 
fort critiquées, et beaucoup de physiologistes 
admettent simplement que, à l'état normal, les 
excitations se répartissent à la fois dans le cer- 
veau par une voie ascendante et dans la moelle 
par une voie transverse; que, au contraire, dans 

1. Pour l'historique complet de la qu^tion, on peut consulter 
Eckhard, Physiologie des Rùckenmarks dans la Physiologie de 
Hermann, 2 e volume, 2° partie, p. 33 et suiv. On y trouvera les 
expériences et interprétations de Setschenow, Goltz, Schiff, 
Herzen, Cyon, etc., etc. 



yGoogk 



16 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

les cas où le cerveau ne peut jouer un rôle, les 
excitations ne trouvant plus qu'une seule voie 
ouverte, il en résulte une sorte d'accumulation 
dont l'effet est une excitabilité réflexe exagérée. 

Dans ces derniers temps, Ferrier 1 , se plaçant 
à un point de vue dont l'importance psycholo- 
gique est évidente, a admis dans les lobes fron- 
taux l'existence de centres modérateurs qui se- 
raient le facteur essentiel de l'attention. 

Sans entrer dans plus de détails, on voit que, 
pour expliquer le mécanisme de l'inhibition, il 
n'y a aucune doctrine claire et universellement 
acceptée comme pour les réflexes. Les uns ad- 
mettent que l'arrêt vient de deux tendances 
contraires qui s'entravent ou s'annihilent. D'au- 
tres admettent des centres d'arrêt (et même 
des nerfs d'arrêt) capables de supprimer une 
action transmise, au lieu de la renforcer. Il y a 
encore plusieurs hypothèses qu'il est inutile de 
mentionner 2 . Dans cet état d'ignorance, exa- 
minons la question de notre mieux. 

Dans tout arrêt volontaire, il y a deux choses 
à considérer ; le mécanisme qui le produit, — 
nous venons d'en parler; l'état de conscience 
qui l'accompagne, — nous allons en parler. 

D'abord, il y a des cas où l'arrêt n'a pas 

# 

1. Ferrier, Les fonctions du cerveau, p. 103, 104. 
2 Voir Wundt, Mechanik der Nerven; Lewes, Physical Basis of 
Mind, p. 300-301. 



y Google 



INTRODUCTION 47 

besoin d'être expliqué, ceux où l'incitation vo- 
lontaire cesse d'elle-même : quand nous jetons 
de côté, par exemple, un livre décidément 
ennuyeux. 

D'autres cas paraissent s'expliquer, par l'une 
des hypothèses précitées. Nous arrêtons volon- 
tairement le rire, le bâillement, la toux, cer- 
tains mouvements passionnés, en mettant en 
action, à ce qu'il semble, les muscles antago- 
nistes. 

Pour les cas où l'on ignore comment l'arrêt 
se produit, où le mécanisme physiologique 
reste inconnu, la psychologie pure nous ap- 
prend encore quelque chose. Prenons l'exemple 
le plus banal : un accès de colère arrêté par la 
volonté. Pour ne pas nous exagérer le pouvoir 
volontaire, remarquons d'abord que cet arrêt 
est loin d'être la règle. Certains individus en 
paraissent tout à fait incapables. Les autres le 
sont très inégalement; leur puissance d'arrêt 
varie au gré du moment et des circonstances. 
Bien peu sont toujours maîtres d'eux-mêmes. 

Il faut, pour que l'arrêt se produise, une pre- 
mière condition : le temps. Si l'incitation est si 
violente qu'elle passe aussitôt à l'acte, tout est 
fini; quelque sottise qui s'ensuive, il est trop 
tard. Si la condition de temps est remplie, si 
l'état de conscience suscite des états antago- 
nistes, s'ils sont suffisamment stables, l'arrêt a 



yGoogk 



18 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

lieu. Le nouvel état de conscience tend à sup- 
primer l'autre et, en affaiblissant la cause, 
enraye les effets. 

Il est d'une importance capitale pour la pa- 
thologie de la volonté de rechercher le phéno- 
mène physiologique qui se produit en pareil 
cas. On ne peut douter que la quantité de 
lmflux nerveux (quelque opinion qu'on ait sur 
sa nature) varie d'un individu à l'autre, et d'un 
moment à l'autre chez le même individu. On ne 
peut douter non plus qu'à un moment donné, 
chez un individu quelconque, la quantité dispo- 
nible peut être distribuée d'une manière va- 
riable. Il est clair que, chez le mathématicien qui 
spécule et chez l'homme qui satisfait une passion 
physique, la quantité d'influx nerveux ne se dé- 
pense pas de la même manière et qu'une forme 
de dépense empêche l'autre, le capital disponible 
ne pouvant être employé à la fois à deux fins. 

« Nous voyons, dit un physiologiste *, que 
l'excitabilité de certains centres nerveux est 
atténuée par la mise en activité de certains 
autres, si les excitations qui atteignent ces der- 
niers ont une certaine intensité : tel est le fait. 
Si nous considérons le fonctionnement normal 
du système nerveux, nous constatons qu'il 
existe un équilibre nécessaire entre les diffé- 

1. Franck, Dict. encych des sciences médicales, art. Nerveui, 
p. 572. 



y Google 



INTRODUCTION 19 

rents appareils de ce système. Nous savons que 
cet équilibre peut être rompu par la prédomi- 
nance anormale de certains centres, lesquels 
semblent détourner à leur profit une trop 
grande part de l'activité nerveuse : dès lors, le 
fonctionnement des autres centres nous appa- 
raît troublé H y a des lois générales qui 

président à la répartition de l'activité nerveuse 
dans les différents points du système, comme 
il y a des lois mécaniques qui gouvernent la 
circulation du sang dans le système vasculaire : 
si une grande perturbation survient dans un 
département vasculaire important, l'effet ne 
peut manquer d'être ressenti dans tous les au- 
tres points du système. Ces lois d'hydrodyna- 
mique, nous les saisissons, parce que le fluide 
en circulation nous est accessible et que nous 
connaissons les propriétés des vaisseaux qui les 
contiennent, les effets de l'élasticité, ceux de la 
contraction musculaire, etc. Mais les lois de la 
répartition de l'activité nerveuse, de cette sorte 
de circulation de ce qu'on a nommé le fluide 
nerveux, qui les connaît ? On constate les effets 
des ruptures d'équilibre de l'activité nerveuse; 
mais ce sont là des troubles essentiellement 
variables, qui se dérobent encore à toute tenta- 
tive de théorie. Nous ne pouvons qu'en noter la 
production en tenant compte des conditions qui 
les accompagnent. » 



yGoogk 



20 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

Si nous appliquons ces considérations géné- 
rales à notre cas particulier, que voyons-nous ? 
L'état de conscience primitif (colère) a évoqué 
des états antagonistes qui varient nécessaire- 
ment d'un homme à un autre : idée du devoir, 
crainte de Dieu, de l'opinion, des lois, des con- 
séquences funestes, etc. Il s'est produit par là 
un deuxième centre d'action, c'est-à-dire, en 
termes physiologiques, une dérivation de l'af- 
flux nerveux, un appauvrissement du premier 
état au profit du second. Cette dérivation est- 
elle suffisante pour rétablir l'équilibre? L'évé- 
nement seul donne la réponse. 

Mais, quand l'arrêt se produit, il n'est jamais 
que relatif, et son seul résultat est d'aboutir à 
une moindre action. Ce qui reste de l'impulsion 
primitive se dépense comme il peut, par des 
gestes à demi contenus, des troubles dans les 
viscères ou par quelque dérivation artificielle, 
comme ce soldat qui, pendant qu'on le fusillait, 
mâchait une balle pour ne pas crier. Très peu 
sont assez bien doués par la nature et façonnés 
par l'habitude pour réduire les réflexes à des 
mouvements imperceptibles. 

Cette dérivation de l'influx nerveux n'est 
donc pas un fait primitif, mais un état de for- 
mation secondaire, constitué aux dépens du 
premier par le moyen d'une association. 

Remarquons encore que, outre la naissance 



y Google 



INTRODUCTION 21 

de ces deux centres d'action antagonistes, il y a 
d'autres causes qui tendent à affaiblir directe- 
ment les impulsions primitives. 

Mais nous devons examiner ici la difficulté de 
plus près, car la coexistence de ces deux états de 
conscience contraires *, suffisante pour produire 
l'indécision, l'incertitude, le non-agir, ne Test 
pas pour produire un arrêt volontaire, au sens 
réel du mot, un « je ne veux pas ». Il faut une 
condition de plus. Elle se rencontre dans un élé- 
ment affectif de la plus haute importance, dont 
nous n'avons rien dit. Les sentiments ne sont 
pas tous des stimulants à l'action. Beaucoup ont 
un caractère dépressif. La terreur peut en être 
considéré comme le type extrême. A son plus 
haut degré, elle anéantit. Un homme brusque- 
ment frappé d'une grande douleur est incapable 
de toute réaction volontaire ou réflexe. L'anémie 
cérébrale, l'arrêt du cœur amenant quelquefois 
la mort par syncope, la sueur avec refroidisse- 
ment de la peau, le relâchement des sphincters : 
tout indique que l'excitabilité des centres mus- 
culaires, vaso-moteurs, sécrétoires, etc., est mo- 
mentanément suspendue. Ce cas est extrême, 
mais il nous donne un grossissement. Au- 
dessous, nous avons tous les degrés possibles 



1 . 11 est bien entendu que nous ne les séparons pas de leurs 
conditions physiologiques, qui sont l'élément principal. 



yGoogk 



22 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

de crainte avec tous les degrés correspondants 
de la dépression. 

Descendons de ce maximum à la crainte 
modérée, l'effet dépressif diminue, mais sans 
changer de nature. Or, comment arrête-t-on les 
mouvements de colère chez l'enfant? Par les 
menaces, les réprimandes; c'est-à-dire par la 
production d'un nouvel état de conscience à 
caractère déprimant, propre à paralyser l'ac- 
tion. « Une enfant de trois ans et demi, dit 
M. B. Perez, comprend à l'air du visage, au ton 
de voix, qu'on la réprimande : alors son front 
se plisse, ses lèvres se crispent convulsivement, 
font un instant la moue, ses yeux s'humectent 
de larmes, elle est près de sangloter *• » L'état 
nouveau tend donc à supplanter l'autre non 
seulement par sa propre force, mais par l'affai- 
blissement qu'il inflige à l'être tout entier. 

Si, malgré des menaces répétées, l'arrêt ne 
se produit pas, l'individu est peu ou point 
éducable sous ce rapport. S'il se produit, il en 
résulte, en vertu d'une loi bien connue, qu'une 
association tend à s'établir entre les deux états; 
le premier éveille le second, — son correctif, 
— et, par l'habitude, l'arrêt devient de plus en 
plus facile et rapide. Chez ceux qui sont maîtres 
d'eux-mêmes, l'arrêt se produit avec cette sû- 



1 . La psychologie de Fenfant, p. 33. 



y Google 



INTRODUCTION 23 

reté qui est la marque de toute habitude par- 
faite. Il est clair, d'ailleurs, que le tempérament 
et le caractère importent ici encore plus que 
l'éducation. 

Il n'est donc pas surprenant qu'une tempête 
cède devant de froides idées, devant des états 
de conscience dont la tendance motrice est 
assez faible : c'est qu'il y a, par derrière eux une 
force accumulée, latente, inconsciente, comme 
nous venons de le voir. 

Pour comprendre cet apparent miracle, il ne 
faut pas considérer l'adulte éduqué, réfléchi, 
mais l'enfant. Chez celui-ci (le sauvage, l'homme 
mal dégrossi ou inéducable s'en rapprochent), 
la tendance à l'acte est immédiate. L'œuvre de 
l'éducation consiste justement à susciter ces 
états antagonistes : et il faut entendre par édu- 
cation aussi bien celle que l'enfant doit à sa 
propre expérience que celle qu'il reçoit d'autrui. 

Je crois d'ailleurs inutile de montrer que tous 
les sentiments qui produisent un arrêt : crainte 
ou respect des personnes, des lois, des usages, 
de Dieu, ont été à l'origine et restait toujours 
des états dépressifs, qui tendent à diminuer l'ac- 
tion. 

En somme, le phénomène d'arrêt peut s'ex- 
pliquer, d'une manière suffisante pour notre 
dessein, par une analyse des conditions psycho- 
logiques où il se produit, quelque opinion qu'on 



yGoogk 



24 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ait sur le mécanisme physiologique. Sans doute, 
il serait désirable d'y voir plus clair, d'avoir une 
idée plus nette du modus operandi, par lequel 
deux excitations presque simultanées se neu- 
tralisent. Si cette question obscure était vidée, 
notre conception de la volonté comme puissance 
d'arrêt deviendrait plus précise, peut-être autre. 
Il faut se résigner à attendre; nous retrouve- 
rons d'ailleurs sous d'autres formes ce difficile 
problème. 



III 



Nous avons considéré jusqu'ici l'activité volon- 
taire sous une forme exclusivement analytique, 
qui ne peut en donner une idée exacte, la mon- 
trer dans sa totalité. Elle n'est ni une simple 
transformation d'états de conscience quelcon- 
ques en mouvement, ni un simple pouvoir d'ar- 
rêt : elle est la réaction propre d'un individu. Il 
nous faut insister sur ce point, sans lequel la 
pathologie est incompréhensible. 

Les mouvements volontaires ont pour pre- 
mier caractère d'être adaptés ; mais c'est une 
marque qui leur est commune avec l'immense 
majorité des mouvements physiologiques : la 
différence n'est qu'en degrés. 

En laissant de côté les mouvements d'ordre pa- 



y Google 



INTRODUCTION 25 

thologique (convulsions, chorée, épilepsie, etc.) 
qui se produisent sous la forme d'une décharge 
violente et désordonnée, l'adaptation se retrouve 
du plus bas au plus haut. 

Les réflexes ordinaires sont des réactions de la 
moelle épinière, adaptées à des conditions très 
générales et par conséquent très simples, uni- 
formes, invariables d'un individu à l'autre (sauf 
des cas exceptionnels). Ils ont un caractère spé- 
cifique. 

Un autre groupe des réflexes représente les 
réactions de la base et de la partie moyenne de 
l'encéphale, — bulbe, corps striés, couches 
optiques. — Ces réactions sont aussi adaptées à 
des conditions générales peu variables, mais 
d'un ordre beaucoup plus complexe : c'est l'ac- 
tivité « sensori-motrice » de certains auteurs. 
Elles ont encore un caractère bien plus spéci- 
fique qu'individuel, tant elles se ressemblent 
d'un individu à l'autre, dans la même espèce. 

Les réflexes cérébraux, surtout les plus éle- 
vés, consistent en une réaction adaptée à des 
conditions très complexes, très variables, très 
instables, différant d'un individu à l'autre, et 
d'un instant à l'autre dans le même individu. 
Ce sont les réactions idéo-motrices, les voli- 
tions. Si parfaite qu'elle soit, cette adaptation 
n'est cependant pas pour nous ce qui importe. 
Elle n'est qu'un effet, dont la cause n'est pas la 

Ri BOT. — Volonté. 2 



yGoogk 



/ 



/ 

26 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

volition, mais l'activité intellectuelle. L'intelli- 
gence étant une correspondance, un ajustement 
continuel de relations internes à des relations 
externes, et sous sa forme la plus haute, un 
ajustement parfaitement coordonné; la coor- 
dination de ces états de conscience implique 
celle des mouvements qui les expriment. Dès 
qu'un but est choisi, il agit à la manière de ce 
que les métaphysiciens appellent une cause 
finale : il entraîne le choix des moyens propres 
à l'atteindre. L'adaptation est donc un résultat 
du mécanisme de l'intelligence; nous n'avons 
pas à nous y arrêter. 

Mais ce qui nous intéresse, c'est ce choix, 
cette préférence affirmée, après une comparai- 
son plus ou moins longue des motifs. C'est lui 
qui représente la réaction individuelle, distincte 
des réactions spécifiques, et, nous le verrons, 
dans la pathologie, tantôt inférieure, tantôt su- 
périeure à elles. 

Qu'est-ce que ce choix? Considéré dans sa 
forme, il n'est rien de plus qu'une affirmation 
pratique, un jugement qui s'exécute. Qu'on le 
remarque bien : du côté physiologique et exté- 
rieur, rien ne distingue un mouvement volontaire 
d'un mouvement involontaire, le mécanisme 
est le même, que je cligne des yeux par action 
réflexe ou à dessein pour avertir un complice * . 

1. On distingue en physiologie les muscles volontaires des 



y Google 



INTRODUCTION 27 

Du côté psychologique et intérieur, rien ne dis- 
tingue le jugement au sens logique du mot r 
c'est-à-dire une affirmation théorique, de la 
volition; sinon que celle-ci se traduit par un 
acte et qu'elle est ainsi un jugement mis à 
exécution. 

Mais qu'est-il, considéré dans son fond et 
non plus dans sa forme? Insistons sur ce point 
fondamental, et essayons de l'éclaircir. En des- 
cendant à quelques faits biologiques très hum- 
bles, nous verrons mieux peut-être en quoi con- 
siste un choix. Pour ne pas m 'égarer dans de 
lointaines analogies, je ne dirai rien de l'affinité 
physique (par exemple de l'aimant pour le fer) . 
Dans le règne végétal, je rappellerai seulement 
que les plantes insectivores, comme la dionée, 
choisissent, à l'exclusion des autres, certains 
corps qui viennent à leur contact. L'amibe 
choisit de même certains fragments organiques 
dont elle se nourrit. Ces faits sont incontesta- 
bles : l'interprétation est difficile. On les ex- 
plique, en général, par un rapport de compo- 
sition moléculaire entre ce qui choisit et ce qui 
est choisi. Sans doute ici le choix s'exerce dans 

muscles involontaires, mais en faisant remarquer que cette dis- 
tinction n'a rien d'absolu. 11 y a des personnes, comme le physio- 
logiste E.-F. Weber, qui peuvent à volonté arrêter les mouve- 
ments de leur cœur; d'autres, comme Fontana, produire une 
contraction de l'iris, etc. Un mouvement est volontaire, lorsque, 
à la suite d'es3ais heureux et répétés, il est lié à un état de 
conscience et sous son commandement. 



yGoogk 



28 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

un champ très restreint ; mais aussi n'en est-ce 
que la forme la plus grossière, presque phy- 
sique. La naissance et le développement d'un 
système nerveux de plus en plus complexe trans- 
forment cette affinité aveugle en une tendance 
consciente, puis en plusieurs tendances contra- 
dictoires dont Tune l'emporte, — celle qui re- 
présente le maximum d'affinité (le chien qui 
hésite entre plusieurs mets et finit par en choisir 
un). Mais partout le choix exprime la nature de 
l'individu, à un moment donné, dans des cir- 
constances données et à un degré donné; c'est- 
à-dire que plus l'affinité est faible, moins la 
préférence est marquée. Nous pouvons donc 
dire que le choix, qu'il résulte d'une tendance, 
de plusieurs tendances, d'une sensation pré- 
sente, d'images rappelées, d'idées complexes, 
de calculs compliqués et projetés dans l'avenir, 
est toujours fondé sur une affinité, une analogie 
de nature, une adaptation. Cela est vrai chez 
l'animal inférieur ou supérieur et chez l'homme, 
pour le vice ou la vertu, la science ou le plaisir 
ou l'ambition. Pour nous en tenir à l'homme, 
deux ou plusieurs états de conscience surgissent 
à titre de buts possibles d'action : après des 
oscillations, l'un est préféré, choisi. Pourquoi, 
sinon parce que, entre cet état et la somme des 
états conscients, subconscients et inconscients 
(purement physiologiques) qui constituent en ce 



y Google 



INTRODUCTION 29 

moment la personne, le moi, il y a convenance, 
analogie de nature, affinité? C'est la seule ex- 
plication possible du choix, à moins d'admettre 
qu'il est sans cause. On me propose de tuer un 
ami : cette tendance est repoussée avec hor- 
reur, exclue ; c'est-à-dire qu'elle est en contradic- 
tion avec mes autres tendances et sentiments, 
qu'il n'y a aucune association possible entre 
elle et eux et que par là même elle est anni- 
hilée. 

Chez le criminel, au contraire, entre la re- 
présentation de l'assassinat et les sentiments de 
haine ou de cupidité, un lien de convenance, 
c'est-à-dire d'analogie, s'établit; il est par suite 
choisi, affirmé comme devant être. Considérée 
comme état de conscience, la volition n'est 
donc rien de plus qu'une affirmation (ou 
une négation). Elle est analogue au jugement, 
avec cette différence que l'un exprime un rap- 
port de convenance (ou de disconvenance) entre 
des idées, l'autre les mêmes rapports entre des 
tendances; que l'un est un repos pour l'esprit, 
l'autre une étape vers l'action; que l'un est une 
acquisition, l'autre une aliénation; car l'intelli- 
gence est une épargne et la volonté une dé- 
pense. Mais la volition, par elle-même, à titre 
d'état de conscience, n'a pas plus d'efficacité 
pour produire un acte que le jugement pour 
produire la vérité. L'efficacité vient d'ailleurs. 

2. 



y Google 



30 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

Nous reviendrons dans la conclusion sur ce point 
très important 1 . 

La raison dernière du choix est donc dans le 
caractère, c'est-à-dire dans ce qui constitue la 
marque propre de l'individu au sens psycholo- 
gique et le différencie de tous les autres indi- 
vidus de son espèce. 

Le caractère ou — pour employer un terme 
plus général — la personne, le moi, qui est 
pour nous une cause, est-il à son tour un effet? 
A n'en pas douter; mais nous n'avons pas à 
nous occuper ici des causes qui le produisent. 
La science du caractère, que Stuart Mill récla- 
mait, il y a plus de quarante ans, sous le nom 
d'éthologie, n'est pas faite, ni, à ce qu'il me 
semble, près de l'être. Le fût-elle, nous n'au- 
rions qu'à en accepter les résultats, sans tenter 
une excursion sur son domaine; car remonter 
toujours d'effets en causes, par une progression 
sans fin, ce serait suivre les errements de la mé- 



i. Nous venons d'exprimer sous une autre forme ce fait évi- 
dent que le choix va toujours dans le sens du plus grand 
plaisir. Tout animal, dénué ou doué de raison, sain ou malade,, 
ne peut vouloir que ce qui lui paraît, au moment actuel, son 
plus grand bien ou son moindre mal. L'homme même qui pré- 
fère la mort au déshonneur ou à l'apostasie choisit le parti le 
moins désagréable. Le caractère individuel et le développement 
dé la raison font que le choix tantôt monte très haut, tantôt 
tombe très bas; mais toujours il tend vers ce qui agrée le plus. 
Le contraire est impossible. C'est là une vérité psychologique si 
claire que les anciens l'avaient déjà posée en axiome, et il a 
fallu des volumes de métaphysique pour l'obscurcir. 



y Google 



INTRODUCTION 31 

taphysique. Encore une fois, pour le sujet qui 
nous occupe, le caractère est une donnée ul- 
time, une vraie cause, bien que, pour un autre 
ordre de recherches, elle soit un effet. Remar- 
quons, en passant et à titre de simple sugges- 
tion, que le caractère — c'est-à-dire le moi en 
qu'il tant réagit — est un produit extrêmement 
complexe que l'hérédité, les circonstances phy- 
siologiques antérieures à la naissance et posté- 
rieures à la naissance, l'éducation, l'expérience, 
ont contribué à former. On peut affirmer aussi 
sans témérité que ce qui le constitue, ce sont 
bien plutôt des états affectifs, une manière pro- 
pre de sentir, qu'une activité intellectuelle. C'est 
cette manière générale de sentir, ce ton per- 
manent de l'organisme qui est le premier et 
véritable moteur. S'il fait défaut, l'homme ne 
peut plus vouloir : la pathologie nous le fera 
voir. C'est parce que cet état fondamental est, 
suivant la constitution des individus, stable ou 
labile, continu ou variable, énergique ou faible, 
qu'il y a trois types principaux de volonté — 
ferme, faible, intermittente — avec tous les 
degrés et nuances que ces types comportent; 
mais, nous le répétons encore, ces différences 
proviennent du caractère de l'individu, qui dé- 
pend de sa constitution propre : il n'y a rien 
à chercher au delà. 
Nous sommes donc complètement d'accord 



yGoogk 



32 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

avec ceux qui nient que la prédominance d'un 
motif explique à elle seule la volition. Le motif 
prépondérant n'est qu'une portion de la cause 
et toujours la plus faible, quoique la plus visi- 
ble; et il n'a d'efficacité qu'autant qu'il est 
choisi, c'est-à-dire qu'il entre à titre de partie 
intégrante dans la somme des états qui consti- 
tuent le moi, à un moment donné, et que sa 
tendance à Tac te s'ajoute à ce groupe de ten- 
dances qui viennent du caractère, pour ne faire 
qu'un avec elles. 

Il n'est donc en rien nécessaire de faire du 
moi une entité ou de le placer dans une région 
transcendante, pour lui reconnaître une cau- 
salité propre. C'est un fait d'expérience très 
simple, très net; le contraire ne se comprend 
pas. 

Physiologiquement, cela signifie que l'acte 
volontaire diffère et du réflexe simple où une 
seule impression est suivie d'un ensemble de 
contractions, et des formes plus complexes où 
une seule impression est suivie d'un ensemble 
de contractions; qu'il est le résultat de l'orga- 
nisation nerveuse tout entière, qui reflète elle- 
même la nature de l'organisme tout entier et 
réagit en conséquence. 

Psychologiquement, cela signifie que l'acte 
volontaire, sous sa forme complète, n'est pas 
la simple transformation d'un état de conscience 



y Google 



INTRODUCTION 33 

en mouvement, mais qu'il suppose la participa- 
tion de tout ce groupe d'états conscients, on 
subconscients, qui constituent le moi à un mo- 
ment donné. 

Nous sommes donc fondés à définir la volonté 
une réaction individuelle et à la tenir pour ce 
qu'il y a en nous de plus intime. Le moi, quoi- 
que un effet, est une cause. Il Test au sens le 
plus rigoureux, de façon à satisfaire toutes les 
exigences. 

En résumé, nous avons vu que, du réflexe le 
plus bas à la volonté la plus haute, la transition 
est insensible, et qu'il est impossible de dire 
exactement le moment où commence la volition 
propre, c'est-à-dire la réaction personnelle. D'un 
extrême à l'autre de la série, la différence se 
réduit à deux points : d'un côté, une extrême 
simplicité; de l'autre, une extrême complexité; 
— d'un côté, une réaction toujours la même 
chez tous les individus d'une même espèce; de 
l'autre, une réaction qui varie selon l'individu, 
c'est-à-dire d'après un organisme particulier 
limité dans le temps et l'espace. Simplicité et 
permanence, complexité et changement vont 
de pair. 

Il est clair qu'au point de vue de l'évolution 
toutes les réactions ont été à l'origine indivi- 
duelles. Elles sont devenues organiques, spéci- 
fiques, par des répétions sans nombre dans l'in- 



y Google 



/ 

34 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

dividu et la race. L'origine de la volonté est 
dans cette propriété qu'a la matière vivante de 
réagir, sa fin est dans cette propriété qu'a la 
matière vivante de s'habituer, et c'est cette ac- 
tivité involontaire, fixée à jamais, qui sert de 
support et d'instrument à l'activité individuelle „ 

Mais, chez les animaux supérieurs, le legs 
héréditaire, les hasards de naissance, l'adapta- 
tion continuelle à des conditions variant à chaque 
instant, ne permettent pas à la réaction indivi- 
duelle de se fixer ni de prendre une même 
forme chez tous les individus. La complexité 
de leur milieu est une sauvegarde contre l'au- 
tomatisme. 

Nous terminons ici ces préliminaires, en rap- 
pelant que leur seul but était de préparer à la 
pathologie, que nous allons maintenant aborder. 



yGoogk 



CHAPITRE PREMIER 

LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 



I. — Le défaut d'Impulsion. 

Nous venons de voir que ce terme volonté 
désigne des actes assez différents quant aux con- 
ditions de leur genèse, mais qui ont tous ce 
caractère commun d'être, sous une forme et à 
un degré quelconque, une réaction de l'individu. 
Sans revenir sur cette analyse, notons, pour 
des raisons de clarté et de précision, deux carac- 
tères extérieurs auxquels la volition véritable 
se reconnaît : elle est un état définitif; elle se 
traduit par un acte. 

L'irrésolution, qui est un commencement X 
d'état morbide, a des causes intérieures que la 
pathologie nous fera comprendre : elle vient de 
la faiblesse des incitations ou de leur action 
éphémère. Parmi les caractères irrésolus, quel- 
ques-uns — c'est le très petit nombre — le sont 



y Google 



36 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

par richesse d'idées. La comparaison des motifs, 
les raisonnements, le calcul des conséquences, 
constituent un état cérébral extrêmement com- 
plexe où les tendances à l'acte s'entravent. Mais 
cette richesse d'idées n'est pas à elle seule une 
cause suffisante de l'irrésolution; elle n'est 
qu'une cause adjuvante. La vraie cause, ici 
comme partout, est dans le caractère. 

Chez les irrésolus, pauvres d'idées, cela se 
voit mieux. S'ils agissent, c'est toujours dans le 
sens de la moindre action ou de la plus faible 
résistance. La délibération aboutit difficilement 
à un choix, le choix plus difficilement à un acte. 

La volition, au contraire, est un état défi- 
nitif : elle clôt le débat. Par elle, un nouvel état 
de conscience — le motif choisi — entre dans 
le moi à titre de partie intégrante, à l'exclusion 
des autres états. Le moi est ainsi constitué d'une 
manière fixe. Chez les natures changeantes, ce 
définitif est toujours provisoire, c'est-à-dire que 
le moi voulant est un composé si instable que 
le plus insignifiant état de conscience, en sur- 
gissant, le modifie, le fait autre. Le composé 
formé à chaque instant n'a aucune force de résis- 
tance à l'instant qui suit. 

Dans cette somme d'états conscients et in- 
conscients qui, à chaque instant, représentent 
les causes de la volition, la part du caractère 
individuel est un minimum, la part des cir- 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 37 

constances extérieures un maximum. Nous 
retombons dans cette forme inférieure de la 
volonté étudiée plus haut qui consiste en un 
« laisser faire ». 

Il ne faut jamais oublier non plus que vou- 
loir c'est agir, que la volition est un passage à 
Pacte. Réduire, comme on Ta fait quelquefois, 
la volonté à la simple résolution, c'est-à-dire à 
l'affirmation théorique qu'une chose sera faite, 
c'est s'en tenir à une abstraction. Le choix n'est 
qu'un moment dans le processus volontaire. 
S'il ne se traduit pas en acte, immédiatement 
ou en temps utile, il n'y a plus rien qui le dis- 
tingue d'un opération logique de l'esprit. Il res- 
semble à ces lois écrites qu'on n'applique pas. 

Ces remarques faites, entrons dans la patho- 
logie. Nous diviserons les maladies de la volonté 
en deux grandes classes, suivant qu'elle est 
affaiblie ou abolie. 

Les affaiblissements de la volonté constituent 
la partie la plus importante de sa pathologie; ils 
montrent le mécanisme faussé. Nous les divise- 
rons en deux groupes : 

1° Les affaiblissements par défaut d'impul- 
sion; 

2° Les affaiblissements par excès d'impulsion. 

3° En raison de leur importance, nous exami- 
nerons à part les affaiblisements de l'attention 
volontaire. 

RlBOT. — Volonté. 3 

Digitized by VjOOQIC 



38 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

4° Enfin, sous ce titre « Le règne des capri- 
ces », nous étudierons un état particulier où la 
volonté ne parvient jamais à se constituer ou 
ne le fait que par accident. 



I 



Le premier groupe contient des faits d'un 
caractère simple, net et dont. l'examen est ins- 
tructif. A l'état normal, on en trouve une ébau- 
che dans les caractères mous qui ont besoin, 
pour agir, qu'une autre volonté s'ajoute à la 
leur; maisla maladie va nous montrer cet état 
sous un prodigieux grossissement. 

Guislain a décrit en termes généraux cet affai- 
blissement que les médecins désignent sous le 
nom d'aboulie, ce Les malades savent vouloir 
intérieurement, mentalement, selon les exigen- 
ces de la raison. Ils peuvent éprouver le désir 
de faire; mais ils sont impuissants à faire con- 
venablement. Il y a au fond de leur entendement 
une impossibilité. Ils voudraient travailler et ils 

ne peuvent Leur volonté ne peut franchir 

certaines limites : on dirait que cette force 
d'action subit un arrêt : le je veux ne se trans- 
forme pas en volonté impulsive, en détermina- 
tion active. Des malades s'étonnent eux-mêmes 
de l'impuissance dont est frappée leur volonté... 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 39 

Lorsqu'on les abandonne à eux-mêmes, ils pas- 
sent des journées entières dans leur lit ou sur 
une chaise. Quand on leur parle et qu'on les 
excite, ils s'expriment convenablement, quoique 
d'une manière brève : ils jugent assez bien des 
choses l . » 

Gomme les malades chez qui l'intelligence 
est intacte sont les plus intéressants, nous ne 
citerons que des cas de ce genre. L'une des plus 
anciennes observations et la plus connue est 
due à Esquirol : 

ce Un magistrat, très distingué par son savoir 
et la puissance de sa parole, fut, à la suite de 

chagrins, atteint d'un accès de monomanie 

Il a recouvré l'entier usage de sa raison ; mais 
il ne veut pas rentrer dans le monde, quoiqu'il 
reconnaisse qu'il a tort ; ni soigner ses affaires, 
quoiqu'il sache bien qu'elles souffrent de ce 
travers. Sa conversation est aussi raisonnable 
que spirituelle. Lui parle-t-on de voyager, de 
soigner ses affaires : je sais, répond-il, que je 
le devrais et que je ne peux le faire. Vos conseils 
sont très bons, je voudrais suivre vos avis, je 
suis convaincu, mais faites que je puisse vou- 
loir, de ce vouloir qui détermine et exécute. 
— Il est certain, me disait-il un jour, que je 



1. Guislain, Leçons orales sur les phrénopathies, tome I, p. 479, 
p. 46 et p. 256. Voir aussi Griesinger, Traité des maladies men- 
tales, p. 46; Leubuscher, Zeitschrift fur Psychiatrie, 1847. 



y Google 



40 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

n'ai de volonté que pour ne pas vouloir ; car 
j'ai toute ma raison; je sais ce que je dois faire; 
mais la force m'abandonne lorsque je devrais 
agir '. » 

Le médecin anglais Bennett rapporte le cas 
d'un homme « qui fréquemment ne pouvait 
pas exécuter ce qu'il souhaitait. Souvent, il 
essayait de se déshabiller et restait deux heures 
avant de pouvoir tirer son habit, toutes ses fa- 
cultés mentales, sauf la volition, étant parfaites. 
Un jour, il demanda un verre d'eau; on le lui 
présente sur un plateau, mais il ne pouvait le 
prendre, quoiqu'il le désirât ; et il laissa le do- 
mestique debout devant lui pendant une demi- 
heure, avant de pouvoir surmonter cet état. « Il 
lui semblait, disait-il, qu'une autre personne 
avait pris possession de sa volonté 2 . » 

Un auteur qu'il faut toujours citer pour les 
faits de psychologie morbide, Th. de Quincey, 
nous a décrit d'après sa propre expérience cette 
paralysie de la volonté. L'observation est d'au- 
tant plus précieuse qu'elle est due à un esprit 
subtil et à un écrivain délicat. 

Par l'abus prolongé de l'opium, il dut aban- 
donner des études qu'il poursuivait autrefois 
avec un grand intérêt. Il s'en éloignait avec un 
sentiment d'impuissance et de faiblesse enfan- 

i. Esquirol, I, 420. 

2. Bennett, ap. Carpenter, Mental Physiology, p. 385. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 41 

tine, avec une angoisse d'autant plus vive qu'il 
se rappelait le temps où il leur consacrait des 
heures délicieuses. Un ouvrage inachevé, au- 
quel il avait donné le meilleur de son intelli- 
gence, ne lui paraissait plus qu'un tombeau 
d'espérances éteintes, d'efforts frustrés, de ma- 
tériaux inutiles, de fondations jetées pour un 
édifice qui ne se construirait jamais. Dans ce cet 
état de débilité volitionnelle, mais non intellec- 
tuelle, » il s'appliqua à l'économie politique, 
étude à laquelle il avait été autrefois éminem- 
ment propre. Après avoir découvert beaucoup 
d'erreurs dans les doctrines courantes, il trouva 
dans le traité deRicardo une satisfaction pour sa 
soif intellectuelle, et un plaisir, une activité qu'il 
ne connaissait plus depuis longtemps. Pensant 
que des vérités importantes avaient cependant 
échappé à l'œil scrutateur de Ricardo, il conçut 
le projet d'une Introduction à tout système 
futur d'économie politique. Des arrange- 
ments furent faits pour imprimer et publier 
l'ouvrage, et il fut annoncé à deux fois. Mais il 
avait à écrire une préface et une dédicace à 
Ricardo, et il se trouva complètement incapable 
de le faire ; aussi les arrangements furent contre- 
mandés, et l'ouvrage resta sur sa table. 

« Cet état de torpeur intellectuelle, je l'ai 
éprouvé plus ou moins durant les quatre années 
que j'ai passées sous l'influence des enchante- 



y Google 



42 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ments circéens de l'opium. C'était une telle 
misère qu'on pourrait dire en vérité que j'ai 
vécu à l'état de sommeil. Rarement j'ai pu 
prendre sur moi d'écrire une lettre : une ré- 
ponse de quelques mots, c'est tout ce que je 
pouvais * faire à l'extrême rigueur, et souvent 
après que la lettre à répondre était restée sur 
ma table des semaines et même des mois. Sans 
l'aide de M..., aucune note des billets soldés 
ou à solder n'eût été prise, et toute mon éco- 
nomie domestique, quoiqu'il advînt de l'éco- 
nomie politique, fût tombée dans une confusion 
inexprimable. C'est là un point dont je ne par- 
lerai plus et dont tout mangeur d'opium fera 
finalement l'expérience : c'est l'oppression et le 
tourment que causent ce sentiment d'incapacité 
et de faiblesse, cette négligence et ces perpé- 
tuels délais dans les devoirs de chaque jour, ces 
remords amers, qui naissent de la réflexion. Le 
mangeur d'opium ne perd ni son sens moral ni 
ses aspirations : il souhaite et désire, aussi vive- 
ment que jamais, exécuter ce qu'il croit pos- 
sible, ce qu'il sent que le devoir exige ; mais 
son appréhension intellectuelle dépasse infini- 
ment son pouvoir non seulement d'exécuter, 
mais de tenter. Il est sous le poids d'un incube 
et d'un cauchemar ; il voit tout ce qu'il souhai- 
terait de faire, comme un homme cloué sur 
son lit par la langueur mortelle d'une maladie 
/ 

Digitized by VjOOQlC 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 43 

déprimante, qui serait forcé d'être témoin d'une 
injure ou d'un outrage infligé à quelque objet 
de sa tendresse : il maudit le sortilège qui l'en- 
chaîne et lui interdit le mouvement; il se débar- 
rasserait de sa vie s'il pouvait seulement se 
lever et marcher; mais il est impuissant comme 
un enfant et ne peut même essayer de se mettre 
sur pied \ » 

Je terminerai par une dernière observation, 
— un peu longue, la plus longue que je con- 
naisse, mais qui montrera la maladie sous tous 
ses aspects. Elle est rapportée par Billod dans 
les Annales médico-psychologiques. 

Il s'agit d'un homme de soixante-cinq ans, 
« d'une constitution forte, d'un tempérament 
lymphatique, d'une intelligence développée sur- 
tout pour les affaires, d'une sensibilité médio- 
cre. » Très attaché à sa profession de notaire, 
il ne se décida à vendre son étude qu'après de 
longues hésitations. A la suite, il tomba dans 
un état de mélancolie profonde, refusant les ali- 
ments, se croyant ruiné et poussant le déses- 
poir jusqu'à une tentative de suicide. 

Je ne néglige, dans ce qui suit, que quelques 
détails purement médicaux ou sans intérêt pour 
nous, et je laisse parler l'observateur : 

« La faculté qui nous a paru le plus notable - 

i. Th. de Quincey, Confessions, etc., p. 186, 188. 

Digitized by VjOOQlC 



44 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ment altérée, c'est la volonté Le malade 

accuse une impossibilité fréquente de vouloir 
exécuter certains actes, bien qu'il en ait le désir 
et que son jugement sain, par une sage délibé- 
ration, lui en fasse voir l'opportunité, souvent 
même la nécessité » 

Le malade était renfermé à la maison d'Ivry ; 
il fut décidé qu'il entreprendrait avec M. Billod 
le voyage d'Italie. 

« Lorsqu'on lui annonça son prochain dé- 
part : « Je ne pourrai jamais, dit-il ; cependant • 
« cela m'ennuie. » La veille, il déclare de nou- 
veau « qu'il ne pourra jamais ». Le jour même, 
il se leva à six heures du matin pour aller faire 
cette déclaration à M. M... On s'attendait donc 
à une certaine résistance ; mais, lorsque je me 
présentai, il ne fit pas la moindre opposition ; 
seulement, comme s'il sentait sa volonté prête à 
lui échapper : ce Où est le fiacre, dit-il, que je 
« me dépêche d'y monter. » 

« 11 serait oiseux d'emmener avec nous le 
lecteur et de le faire assister à tous les phéno- 
mènes offerts par le malade pendant ce voyage. 
Ces phénomènes peuvent très bien se résumer 
en trois ou quatre principaux que je donnerai 
comme critérium de tous les autres 

« Le premier s'est présenté à Marseille. Le 
malade devait avant de s'embarquer faire une 
procuration pour autoriser sa femme à vendre 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 45 

une maison. Il la rédige lui-rhême, la transcrit 
sur papier timbré et s'apprête à la signer, 
lorsque surgit un obstacle sur lequel nous 
étions loin de compter. Après avoir écrit son 
nom, il lui est de toute impossibilité de para- 
pher. C'est en vain que le malade lutte contre 
cette difficulté. Cent fois au moins, il fait exé- 
cuter à sa main, au-dessus de la feuille de pa- 
pier, les mouvements nécessaires à cette exé- 
cution, ce qui prouve bien que l'obstacle n'est 
pas dans la main; cent fois la volonté rétive ne 
peut ordonner à ses doigts d'appliquer la plume 

sur le papier. M. P sue sang et eau; il se 

lève avec impatience, frappe la terre du pied, 
puis se rassied et fait de nouvelles tentatives : 
la plume ne peut toujours pas s'appliquer sur le 
papier. Niera-t-on ici que M. P... ait le vif désir 
d'achever sa signature et qu'il comprenne l'im- 
portance de cet acte? Niera-t-on l'intégrité de 
l'organe chargé d'exécuter le paraphe? L'agent 
paraît aussi sain que l'instrument ; mais le pre- 
mier ne peut s'appliquer sur le second. La 
volonté fait évidemment défaut. Cette lutte a 
duré trois quarts d'heure ; cette succession d'ef- 
forts a enfin ^bouti à un résultat dont je déses- 
pérais : le paraphe fut très imparfait, mais il fut 
exécuté. J'ai été témoin de cette lutte ; j'y pre- 
nais le plus vif intérêt, et je déclare qu'il était 
impossible de constater plus manifestement 

3. 

Digitized by VjOOQlC 



46 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

une impossibilité de vouloir, malgré le désir '. 

« Je constatai quelques jours après une im- 
possibilité du même genre. Il s'agissait de sortir 
un peu après le dîner. M. P... en avait le plus 
vif désir; il eût voulu, me dit-il^ avoir une idée 
de la physionomie de la ville. Pendant cinq 
jours de suite, il prenait son chapeau, se tenait 
debout et se disposait à sortir; mais, vain es- 
poir, sa volonté ne pouvait ordonner à ses jam- 
bes de se mettre en marche pour le transporter 
dans la rue. « Je suis évidemment mon propre 
« prisonnier, disait le malade ; ce n'est pas vous 
« qui m'empêchez de sortir, ce ne sont pas mes 
« jambes qui s'y opposent : qu'est-ce donc 
« alors? » M. P... se plaignait ainsi de ne pou- 
voir vouloir, malgré l'envie qu'il en avait. Après 
cinq jours enfin, faisant un dernier effort, il par- 
vient à sortir et rentre cinq minutes après, 
suant et haletant, comme s'il eût franchi en 
courant plusieurs kilomètres et fort étonné lui- 
même de ce qu'il venait de faire. 

ce Les exemples de cette impossibilité se re- 
produisaient à chaque instant. Le malade avait- 
il le désir d'aller au spectacle, il ne pouvait 
vouloir y aller; était-il à table à côjé de convives 
aimables, il eût voulu prendre part à la conver- 
sation, mais toujours la même impuissance le 

1. Je transcris littéralement cette observation, sans rien pré- 
juger sur la doctrine psychologique de Fauteur. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 47 

poursuivait. 11 est vrai que souvent cette im- 
puissance n'existait pour ainsi dire qu'en ap- 
préhension; le malade craignait de ne pas 
pouvoir, et cependant il y parvenait, même 
plus souvent qu'il ne l'appréhendait ; mais sou- 
vent aussi, il faut le dire, ses appréhensions 
étaient légitimes. » 

Après six jours passés à Marseille, le malade 
et le médecin s'embarquèrent pour Naples; 
« mais ce ne fut pas sans une peine inouïe. » 
Pendant ces six jours, « le malade exprima for- 
mellement le refus de s'embarquer et le désir 
de retourner à Paris, s'effrayant d'avance à 
l'idée de se trouver avec sa volonté malade dans 
un pays étranger, déclarant qu'il faudrait le 
garrotter pour le conduire. Le jour du départ, il 
ne se décida à sortir de l'hôtel que quand il me 
crut décidé à faire intervenir un appareil de 
force ; étant sorti de l'hôtel, il s'arrêta dans la 
rue, où il fût resté sans doute, sans l'interven- 
tion de quatre mariniers, qui n'eurent d'ailleurs 
qu'à se montrer... » 

« Une autre circonstance tend encore à faire 
ressortir davantage la lésion de la volonté. Nous 
arrivâmes à Rome le jour même de l'élection 
de Pie IX. Mon malade me dit : « Voilà une cir- 
« constance que j'appellerais heureuse, si je 
« n'étais pas malade. Je voudrais pouvoir as- 
« sister au couronnement; mais je ne sais si je 



y Google 



48 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

« pourrai : j'essayerai. » Le jour venu, le ma- 
lade se lève à cinq heures, tire son habit noir, 
se rase, etc., etc., et me dit : « Vous voyez, je 
fais beaucoup, je ne sais encore si je pourrai. » 
Enfin, à l'heure de la cérémonie, il fit un grand 
effort et parvint à grand'peine à descendre. 
Mais dix jours après, à la fête de saint Pierre, 
les mêmes préparatifs, les mêmes efforts n'abou- 
tirent à aucun résultat. ce Vous voyez bien, dit 
« le malade, je suis toujours mon prisonnier, 
ce Ce n'est pas le désir qui me manque, puisque 
ce je me prépare depuis trois heures; me voici 
ce habillé, rasé et ganté, et voilà que je ne peux 
« plus sortir d'ici. » En effet, il lui fut impossible 
de venir à la cérémonie. J'avais beaucoup in- 
sisté, mais je n'ai pas cru devoir le forcer. 

« Je terminerai cette observation déjà bien 
longue par une remarque : c'est que les mouve- 
ments instinctifs, de la nature de ceux qui échap- 
pent à la volonté proprement dite, n'étaient pas 
entravés chez notre malade comme ceux qu'on 
peut appeler ordonnés. C'est ainsi qu'en arri- 
vant à Lyon, au retour, notre malle-poste passa 
par-dessus une femme que les chevaux avaient 
renversée. Mon malade recouvra toute son 
énergie et, sans attendre que la voiture fût 
arrêtée, rejeta son manteau, ouvrit la portière 
et se trouva le premier descendu près de cette 
femme. » 



yGoogk 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 49 

L'auteur ajoute que le voyage n'eut pas l'effi- 
cacité qu'il supposait; que le malade se trouvait 
mieux cependant en voiture, surtout quand elle 
était dure et la route mauvaise, qu'enfin le 
malade rentra dans sa famille, à peu près dans 
le même état '. 

Les cas précités représentent un groupe bien 
tranché. Il en ressort quelques faits très nets et 
quelques inductions très probables. 

Voyons d'abord les faits : 

1° Le système musculaire et les organes du 
mouvement sont intacts. De ce côté, nul empê- 
chement. L'activité automatique, celle qui cons- 
titue la routine ordinaire de la vie, persiste. 

2° L'intelligence est parfaite ; rien, du moins, 
n'autorise à dire qu'elle ait subi le moindre 
affaiblissement. Le but est nettement conçu, 
les moyens de même, mais le passage à l'acte 
est impossible. 

Nous avons donc ici une maladie de la vo- 
lonté, au sens le plus rigoureux. Remarquons 
en passant que la maladie fait pour nous une 
expérience curieuse. Elle crée des conditions 
exceptionnelles, irréalisables par tout autre 
moyen : elle scinde l'homme, annihile la réac- 
tion individuelle, respecte le reste; elle nous 

1. Billod, Annales médico-psychologiques, tome X, p. 472 et 
suivantes. L'auteur cite plusieurs autres faits d'un caractère 
beaucoup moins net, que nous ne rapporterons pas (V. p. 184 
et 319 sq.). 



yGoogk 



LES MALADIES DE LA VOLONTE 



produit, dans la mesure du possible, un être 
réduit à l'intelligence pure. 

D'où vient cette impuissance delà volonté? 
Ici commencent les inductions. Il n'y a que 
deux hypothèses possibles sur sa cause immé- 
diate : elle consiste en un affaiblissement ou 
bien des centres moteurs ou bien des incitations 
qu'ils reçoivent. 

La première hypothèse n'a, en sa faveur, 
aucune raison valable 4 . Du moins, on en sait 
trop peu sur ce point, même pour conjecturer. 

Reste la seconde. L'expérience la justifie. 
Esquirol nous a conservé la réponse remar- 
quable que lui fit un malade après sa guérison. 
ce Ce manque d'activité venait de ce que mes 
sensations étaient trop faibles pour exercer une 
influence sur ma volonté. » Le même auteur a 
aussi noté le changement profond que ces ma- 
lades éprouvent dans le sentiment général de la 
vie. « Mon existence, lui écrit l'un d'eux, est 
incomplète; les fonctions, les actes de la vie 
ordinaire me sont restés; mais dans chacun 
d'eux il manque quelque chose, à savoir la sert- 
sation qui leur est propre et la joie qui leur 
succède.... Chacun de mes sens, chaque partie 
de moi-même est pour ainsi dire séparée de 



1. Remarquons qu'il s'agit de l'état non des organes moteurs, 
mais des centres, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur leur 
nature et leur localisation. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 51 

moi et ne peut plus me procurer aucune sensa- 
tion. » Un psychologue exprimerait-il mieux à 
quel point la vie affective est atteinte, dans ce 
qu'elle a de plus général ? — Billod rapporte le 
cas d'une jeune Italienne ce d'une éducation bril- 
lante », qui devint folle par chagrin d'amour, gué- 
rit,mais pour tomber dans une apathie profonde 
pour toute chose. « Elle raisonne sainement sur 
tous les sujets; mais elle n'a plus de volonté 
propre, ni de force de vouloir, ni d'amour, ni 
de conscience de ce qui lui arrive, de ce qu'elle 
sent ou de ce qu'elle fait.... Elle assure qu'elle 
se trouve dans l'état d'une personne qui n'est 
ni morte ni vivante, qui vivrait dans un som- 
meil continuel, à qui les objets apparaissent 
comme enveloppés d'un nuage, à qui les per- 
sonnes semblent se mouvoir comme des ombres 
et les paroles venir d'un monde lointain \ » 

Si, comme nous le verrons longuement plus 
tard, l'acte volontaire est composé de deux élé- 
ments bien distincts : un état de conscience 
totalement impuissant à faire agir ou à em- 
pêcher, et des états organiques qui seuls ont 
ce pouvoir; il faut admettre que les deux évé- 
nements, d'ordinaire simultanés parce qu'ils 
sont les effets d'une même cause, sont ici 
dissociés. L'impuissance à agir est un fait. L'in- 

1. Billod, Annales médico-psychologiques, loc. cit., p. 184. 

Digitized by VjOOQlC 



52 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

tensité de l'état de conscience (qui, en tout 
cas, est intermittente) est-elle un fait? Alors il 
faudrait admettre que les conditions nécessaires 
et suffisantes se rencontrent, mais pour cet 
événement seul. Est-elle une illusion? J'incline 
à le supposer. L'ardente envie d'agir que quel- 
ques-uns de ces malades croient éprouver me 
paraît une simple illusion de leur conscience. 
L'intensité d'un désir est une chose toute rela- 
tive. Dans cet état d'apathie générale, telle 
impulsion qui leur paraît vive est en fait au- 
dessous de l'intensité moyenne : d'où l'inac- 
tion. En étudiant l'état de la volonté dans le 
somnambulisme, nous verrons plus tard que 
certains sujets sont persuadés qu'il ne tien- 
drait qu'à eux d'agir, mais que l'expérience les 
oblige finalement à avouer qu'ils ont tort et 
que leur conscience les trompe complètement 1 . 

Au contraire, quand une excitation est très vio- 
lente, brusque, inattendue, c'est-à-dire qu'elle 
réunit toutes les conditions d'intensité, le plus 
souvent elle agit. Nous avons vu plus haut un 
malade retrouver son énergie pour sauver une 
femme écrasée 2 . 

Chacun de nous peut d'ailleurs se représenter 
cet état d'aboulie; car il n'est personne qui 

1. Voir ci- après, chapitre V. 

2. J'ai appris par M. Billod que ce malade recouvra son activité 
à la suite des journées de juin 1848 et de l'émotion qu'elles lui 
causèrent. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 53 

n'ait traversé des heures d'affaissement où 
toutes les incitations, extérieures et intérieures, 
sensations et idées, restent sans action, nous 
laissent froids. C'est l'ébauche de 1' « aboulie ». 
11 n'y a qu'une différence du plus au moins et 
d'une situation passagère à un état chronique. 

Si ces malades ne peuvent vouloir, c'est que 
tous les projets qu'ils conçoivent n'éveillent en 
eux que des désirs faibles, insuffisants pour les 
pousser à l'action. Je m'exprime ainsi pour 
me conformer à la langue courante; car ce 
n'est pas la faiblesse des désirs, à titre de sim- 
ples états psychiques, qui entraîne l'inaction. 
C'est là raisonner sur des apparences. Comme 
nous l'avons montré précédemment, tout état 
du système nerveux, correspondant à une sen- 
sation ou à une idée, se traduit d'autant mieux 
en mouvement qu'il est accompagné de ces 
autres états nerveux, quels qu'ils soient, qui cor- 
respondent à des sentiments. C'est de la fai- 
blesse de ces états que résulte l'aboulie, non de 
la faiblesse des désirs, qui n'est qu'un signe. 

La cause est donc une insensibilité relative, 
un affaiblissement général de la sensibilité; ce 
qui est atteint, c'est la vie affective, la possibi- 
lité d'être ému. Cet état morbide lui-même, 
d'où vient-il? C'est un problème d'un ordre sur- 
tout physiologique. A n'en pas douter, il y a 
chez ces malades une dépression notable des 



y Google 



54 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

actions vitales. Elle peut atteindre un degré tel 
que toutes les facultés soient atteintes et que l'in- 
dividu devienne une chose inerte. C'est l'état que 
les médecins désignent sous les noms de mélan- 
colie, lypémanie, stupeur, dont les symptômes 
physiques sont le ralentissement de la circula- 
tion, l'abaissement de la température du corps, 
l'immobilité presque complète. Ces cas extrêmes 
sortent de notre sujet; mais ils nous révèlent 
les causes dernières des impuissances de la vo- 
lonté. Toute dépression dans le tonus vital, 
légère ou profonde, fugitive ou durable, a son 
^ffet. La volonté ressemble si peu à une faculté 
régnant en maîtresse qu'elle dépend à chaque 
moment des causes les plus chétives et les plus 
cachées : elle est à leur merci. Et cependant, 
comme elle a sa source dans les actions biolo- 
giques qui s'accomplissent dans l'intimité la 
plus profonde de nos tissus, on voit combien il 
est vrai de dire qu'elle est nous-mêmes. 

II 

Le deuxième groupe ressemble au premier 
par les effets (affaiblissement de la volonté), par 
les causes (influences dépressives). La seule dif- 
férence, c'est que l'incitation à agir n'est pas 
éteinte. Le premier groupe présente des causes 
positives d'inaction, le deuxième groupe des 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 55 

causes négatives. L'arrêt résulte d'un antago- 
nisme. 

Dans toutes les observations qui vont suivre, 
l'affaiblissement volontaire vient d'un sentiment 
de crainte, sans motif raisonnable, qui varie de 
la simple anxiété à l'angoisse et à la terreur qui 
stupéfie. L'intelligence paraît intacte dans cer- 
tains cas, affaiblie dans d'autres. Aussi quel- 
ques-uns de ces cas sont d'un caractère indécis, 
et il est difficile de dire s'ils dénotent une ma- 
ladie de la volonté seule *. 

L'observation suivante fait la transition d'un 
groupe à l'autre : à vrai dire, elle appartient 
aux deux. 

Un homme, à l'âge de trente ans, se trouve 
mêlé à des émeutes qui lui causent une grande 
frayeur. Depuis, quoiqu'il ait conservé sa par- 
faite lucidité d'esprit, qu'il gère très bien sa 
fortune et dirige un commerce important, ce il 
ne peut rester seul ni dans une rue ni dans sa 
chambre; il est toujours accompagné. Lorsqu'il 
est hors de chez lui, il lui serait impossible de 
rentrer seul à son domicile. S'il sort seul, ce 
qui est très rare, il s'arrête bientôt au milieu de 
la rue et y resterait indéfiniment sans aller ni 

1. Il est bon de faire remarquer une fois pour toutes que, 
n'étudiant ici que les désordres exclusivement propres à la 
volonté, nous avons dû éliminer les cas où l'activité psychique 
est atteinte dans sa totalité et ceux où les désordres de la 
volonté ne sont que l'effet et la traduction du délire intellectuel. 



y Google 



56 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

en avant ni en arrière, si on ne le ramenait. Ii 
paraît avoir une volonté, mais c'est celle des 
gens qui l'entourent. Lorsqu'on veut vaincre 
cette résistance du malade, il tombe en syn- 
cope 1 . » 

Plusieurs aliénistes ont décrit récemment 
sous les noms de peur des espaces, peur des 
places (Platzangst), agoraphobie, une anxiété 
bizarre qui paralyse la volonté et contre laquelle 
l'individu est impuissant à réagir ou n'y par- 
vient que par des moyens détournés. 

Une observation de Westphal peut servir de 
type. Un voyageur robuste, parfaitement sain 
d'esprit et ne présentant aucun trouble de la 
motilité, se trouve saisi d'un sentiment d'an- 
goisse à la vue d'une place ou d'un espace 
quelque peu étendu. S'il doit traverser une des 
grandes places de Berlin, il a le sentiment 
que cette distance est de plusieurs milles 
et que jamais il ne pourra atteindre l'autre 
côté. Cette angoisse diminue ou disparaît s'il 
tourne la place en suivant les maisons, s'il est 
accompagné, ou même simplement s'il s'appuie 
sur une canne. 

Garpenter rapporte d'après Bennett 2 une « pa- 
ralysie de la volonté » qui me paraît du même 
ordre, ce Lorsque un certain homme se prome-* 

1. Biilod, loc. cit., p. 191. 

2. Loc. cit., p. 385, 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 57 

nait dans la rue et qu'il arrivait à quelque point 
d'interruption dans la rangée des maisons, il ne 
pouvait plus avancer; sa volonté devenait sou- 
dainement inactive. La rencontre d'une place 
l'arrêtait infailliblement. Traverser une rue était 
aussi chose fort difficile, et, lorsqu'il passait le 
seuil d'une porte pour entrer ou sortir, il était 
toujours arrêté pendant quelques minutes. » 

D'autres, en pleine campagne, ne se sentent à 
l'aise qu'en marchant le long des taillis ou à 
l'abri des arbres. On pourrait multiplier les 
exemples, mais sans profit, car le fait fonda- 
mental reste le même *. 

Les discussions médicales sur cette forme 
morbide n'importent pas ici. Le fait psycholo- 
gique se réduit à un sentiment de crainte, 
comme il s'en rencontre tant d'autres, fet il est 
indifférent que ce sentiment soit puéril et chi- 
mérique quant à ses causes; nous n'avons à 
constater que son effet, qui est d'entraver la 
olition. Mais nous devons nous demander si 
cette influence dépressive arrête seule l'impul- 
sion volontaire, intacte par elle-même, ou si le 
pouvoir de réaction individuelle, lui aussi, est 



y ci 



i. Pour plus de détails, voir : Westphal, Ârchiv fur Psychia- 
trie, tome III (deux articles); Cordes, Ibid.; Legrand du Saulle, 
Annales médico-ptychologiques, p. 405, 1876, avec discussion sur 
ce sujet ; Ritti, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 
art. Folie avec conscience; Maudsley, Pathologie de l'esprit, trad.. 
p. 339 et suiv. 



y Google 



58 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

affaibli. La deuxième hypothèse s'impose; car, 
le sentiment de la peur n'étant pas insurmon- 
table (ces malades le prouvent dans certains 
cas), il faut bien admettre que la puissance de 
réaction de l'individu est tombée au-dessous du 
niveau commun; en sorte que l'arrêt résulte de 
deux causes qui agissent dans le même sens. 

On ignore malheureusement les conditions 
physiologiques de cet affaiblissement. Beaucoup 
de conjectures ont été faites. Cordes, atteint lui- 
même de cette infirmité, la considère « comme 
une paralysie fonctionnelle, symptomatique de 
certaines modifications des foyers centraux mo- 
teurs et capable de faire naître en nous des 
impressions. Dans l'espèce, ce serait une im- 
pression de peur qui donnerait naissance à la 
paralysie passagère : effet presque nul si l'ima- 
gination seule entre enjeu, mais porté au plus 
haut degré par l'adjonction des circonstances 
environnantes. » La cause primitive serait donc 
« un épuisement parésique du système ner- 
veux moteur, de cette portion du cerveau qui 
préside non seulement a la locomotion, mais 
aussi à la sensibilité musculaire. » 

Cette explication, si elle était bien établie, 
serait pour notre sujet d'une grande impor- 
tance. Elle montrerait que l'impuissance de la 
volonté dépend d'une impuissance des centres 
moteurs, ce qui aurait l'avantage de donner à 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 5& 

nos recherches une base physiologique assurée. 
Mais il serait prématuré de tirer ici des conclu- 
sions qui seront mieux placées à la fin de notre 
travail. 

Je ne parlerai pas longuement de l'état men- 
tal appelé folie du doute ou manie de fouiller 
(Grubelsucht). Il représente la forme pathologi- 
que du caractère irrésolu, tout comme l'aboulie 
est celle du caractère apathique. C'est un état 
d'hésitation constante pour les motifs les plus 
vains, avec impuissance d'arriver à un résultat 
définitif. 

L'hésitation existe d'abord dans l'ordre pu- 
rement intellectuel. Ce sont des interrogations 
sans fin que le malade s'adresse. J'emprunte 
un exemple à Legrand du Saulle. « Une femme 
fort intelligente ne peut sortir dans la rue sans 
se demander : Va-t-il tomber d'une fenêtre 
quelqu'un à mes pieds? Sera-ce un homme ou 
une femme? Cette personne se blessera-t-elle 
ou se tuera-t-elle? Si elle se blesse, sera-ce à la 
tête ou aux jambes? Y aura-t-il du sang sur le 
trottoir? Si elle se tue, comment le saurai-je? 
Devrai-je appeler du secours, ou m'enfuir, ou 
réciter une prière? M'accusera-t-on d'être la 
cause de cet événement? Mon innocence sera-t- 
elle reconnue? etc. » Ces interrogations conti- 
nuent sans fin, et il existe un grand nombre de 



y Google 



60 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

cas analogues, consignés dans des études spé- 
ciales 1 . 

Si tout se bornait à cette « rumination psy- 
chologique », comme s'exprime l'auteur cité, 
nous n'aurions rien à en dire; mais cette per- 
plexité morbide de l'intelligence se traduit dans 
les actes. Le malade n'ose plus rien faire sans 
des précautions sans fin. S'il écrit une lettre, il 
la relit plusieurs fois, craignant d'avoir oublié 
un mot ou d'avoir péché contre l'orthographe. 
S'il ferme un meuble, il vérifie à plusieurs re- 
prises le succès de son opération. De même 
pour son appartement : vérification répétée de 
la fermeture, de la présence de la clef dans sa 
poche, de l'état de sa poche, etc. 

Sous une forme plus grave, le malade, pour- 
suivi d'une crainte puérile de la malpropreté 
ou d'un contact malsain, n'ose plus toucher les 
pièces de monnaie, les boutons de porte, etc. 2 , 
l'espagnolette des fenêtres, et vit dans des ap- 
préhensions perpétuelles. Tel ce suisse de ca- 
thédrale dont parle Morel qui, depuis vingt-cinq 
ans tourmenté de craintes absurdes, n'ose tou- 
cher à sa hallebarde, se raisonne, s'invective 

1. Consulter en particulier : Legrand du Saulle, La folie du 
doute avec délire du toucher ; 4875 ; Griesinger, Archiv fur Psy- 
chiatrie, 1869; Berger, Ibid., 1876 ; Ritti, Dictionn. encyclop., 
loc. cit. 

2. On trouvera sur ce point des faits curieux, et en grand 
nombre, dans Legrand du Saulle, ouv. cité, et Baillarger, Annales 
médico-psychologiques, 1866, p. 93. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 61 

et triomphe de lui-même, mais par un sacri- 
fice qu'il appréhende de ne pouvoir faire le len- 
demain *. 

Cette maladie de la volonté résulte en partie 
de la faiblesse du caractère, en partie de l'état 
intellectuel. Il est bien naturel que ce flux 
d'idées vaines se traduise par des actes vains, 
non adaptés à la réalité; mais l'impuissance de 
la réaction individuelle joue un grand rôle. Aussi 
trouvons-nous un abaissement du ton vital. Ce 
qui le prouve, ce sont les causes de cet état 
morbide (névropathies héréditaires, maladies 
débilitantes); ce sont les crises et la syncope 
que l'effort pour agir peut amener; ce sont les 
formes extrêmes de la maladie où ces malheu- 
reux, dévorés par des hésitations sans trêve, 
n'écrivent plus, n'écoutent plus, ne parlent 
plus, « mais se parlent à eux-mêmes à demi- 
voix, puis à voix basse, et quelques-uns finis- 
sent par remuer simplement les lèvres, expri- 
mant leurs idées par une sorte de mussitation. » 

Pour terminer, notons les cas où l'affaiblis- 
sement de la volonté confine à l'anéantisse- 
ment. Lorsqu'un état de conscience permanent 
et qui s'impose, est accompagné d'un sentiment 
de terreur intense, il se produit un arrêt pres- 
que absolu, et le malade paraît stupide, sans 



1. Archives générales de médecine, 1866. 
RiBOT. — Volonté. 



yGoogk 



62 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

l'être. Tel est ce cas rapporté par Esquirol d'un 
jeune homme qui paraissait idiot, qu'il fallait 
habiller, coucher, nourrir et qui, après sa gué- 
rison, avoua qu'une voix intérieure lui disait ; 
« Ne bouge pas ou tu es mort 1 . » 

Guislain rapporte aussi un fait curieux, mais 
où l'absence de documents psychologiques laisse 
dans l'embarras et ne permettrait qu'une inter- 
prétation équivoque, ce Une demoiselle, cour- 
tisée par un jeune homme, fut atteinte d'une 
aliénation mentale dont on ignorait la vraie 
cause et dont le trait distinctif était une forte 
opposition de caractère qui ne tarda pas à se 
transformer en un mutisme morbide. Pendant 
douze années, elle ne répondit que deux fois 
aux questions : la première fois, soiis l'in- 
fluence des paroles impératives de son père; la 
seconde, à son entrée dans notre établissement. 
Dans les deux cas, elle fut d'un laconisme 
étrange, surprenant. » 

Pendant deux mois, Guislain se livra à des 
tentatives répétées pour amener la guérison. 
<sc Mes efforts furent vains et mes exhortations 
sans effet. Je persistai, et je ne tardai pas à 
constater un changement dans les traits, une 
expression plus intelligente des yeux; un peu 
plus tard, mais de temps à autre, des phrases, 

1. Esquirol, tome II, p. 287. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 63 

des explications nettes, catégoriques, interrom- 
pues par de longs intervalles de silence; car la 
malade montrait une répugnance extrême à 

céder à mes instances On pouvait voir que 

chaque fois son amour-propre était satisfait du 
triomphe qu'elle obtenait sur elle-même. Dans 
ses réponses, jamais on ne remarqua la moin- 
dre idée délirante; son aliénation était exclu- 
sivement une maladie de la volonté impulsive. 
Souvent une espèce de honte semblait retenir 
cette malade, que je commençais à considé- 
rer comme décidément convalescente. Pendant 
deux, trois jours, elle cessa de parler, puis, 
grâce à de nouvelles sollicitations, la parole lui 
revint, jusqu'à ce qu'enfin de son propre mou- 
vement elle prit part aux conversations qui 

s'engageaient autour d'elle Cette guérison 

est une des plus étonnantes que j'aie vues dans 
ma vie 1 . » L'auteur ajoute que le rétablisse- 
ment fut complet et durable. 

Cet état d'inertie morbide dont l'aboulie est 
le type, où le « je veux » n'est jamais suivi d'ac- 
tion, montre combien la volition à titre d'état 
de conscien ce et le pouvoir efficace d'agir sont 
deuxchoses distinctes. Sans insister sur ce point 
pour Te moment, arrêtons-nous à ce fait de l'ef- 

1. Guislain, Ouvrage cité, tome II, p. 227, 228. 



yGoogk 



64 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

fort, capital dans la psychologie de la volonté, et 
qui fait défaut ici. 

Le sentiment de l'effort musculaire a été 
étudié par M. William James * d'une manière 
si approfondie et si rigoureuse qu'il n'y a pas 
lieu d'y revenir et qu'il suffit de rappeler briève- 
ment ses conclusions. Ce physiologiste à montré 
que le sentiment de l'énergie musculaire dé- 
ployée dans un acte quelconque est « une sen- 
sation afférente complexe, qui vient des muscles 
contractés, des ligaments tendus, des articula- 
tions comprimées, de la poitrine fixée, de la 
glotte fermée, du sourcil froncé, des mâchoires 
serrées, etc. » Il a discuté pied à pied, en s' ap- 
puyant sur l'expérience, l'opinion qui en fait 
une sensation eff évente 9 liée à la décharge mo- 
trice, coïncidant avec le courant de sortie de 
l'énergie nerveuse. Il a montré notamment, 
après Ferrier et d'autres, comment dans les cas 
de paralysie, si l'on conserve le sentiment de 
l'effort, bien qu'on ne puisse à aucun degré re- 
muer le membre paralysé, c'est parce que les 
conditions de la conscience de l'effort conti- 
nuent d'exister, le malade remuant le membre 
ou l'organe du côté opposé. 

Mais M. James distingue avec raison l'effort 
musculaire de l'effort volitionnel, qui, lui, n'im- 

i. The feeling of effort, in-4«, Boston, 1880. 

Digitized by VjOOQlC 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 65 

plique dans beaucoup de cas aucun mouvement 
immédiat ou rien qu'une énergie musculaire 
extrêmement faible. Tel est, pour lui emprunter 
un de ses exemples, le cas de l'homme qui, 
après une longue hésitation, prend le parti de 
mettre de l'arsenic dans le verre de sa femme 
pour l'empoisonner. Tout le monde connaît 
d'ailleurs par sa propre expérience cet état de 
lutte où l'effort est tout intérieur. — Ici, nous 
nous séparons à regret de l'auteur, qui place 
cet effort dans une région à part, supra-sensible. 
Pour nous, il ne nous paraît différer de l'autre 
qu'en un point : ses conditions physiologiques 
sont mal connues, et l'on ne peut hasarder que 
des hypothèses. 

Il y a deux types de cet effort 'volitionnel : 
l'un qui consiste à arrêter les mouvements de 
l'instinct, de la passion, de l'habitude, l'autre 
à surmonter la mollesse, la torpeur, la timidité; 
l'un est un effort à résultat négatif, l'autre un 
effort à résultat positif; l'un produit un arrêt, 
l'autre une impulsion. Ces deux types peuvent 
eux-mêmes se ramener à une formule unique : 
il y a effort quand la volition suit la ligne de la 
plus grande résistance. Cet effort volitionnel n'a 
jamais lieu quand l'impulsion (ou l'arrêt) et le 
choix coïncident, quand nos tendances natu- 
relles et le « je veux » vont dans le même sens; 
en termes plus clairs, quand ce qui est immé- 

4. 

Digitized by VjOOQIC 



66 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

diatement agréable à l'individu et ce qui est 
choisi par lui ne font qu'un. Il a toujours lieu 
quand deux groupes de tendances antagonistes 
luttent pour se supplanter réciproquement. En 
fait, tout le monde le sait, cette lutte a lieu entre 
les tendances inférieures, dont l'adaptation est 
bornée, et les tendances supérieures, dont l'adap- 
tation est complexe. Les premières sont toujours 
les plus fortes par nature; les secondes le sont 
quelquefois par artifice. Les unes représentent 
une puissance enregistrée dans l'organisme, les 
autres une acquisition de fraîche date. 

Comment donc celles-ci peuvent-elles triom- 
pher parfois? C'est que le « je veux » est un 
appoint en leur faveur. Non, bien entendu, à 
titre de simple état de conscience, mais parce 
que sous cette volition, qui est un effet, il y a 
des causes connues, demi connues et inconnues, 
que nous avons si souvent résumées d'un mot : 
le caractère individuel. Toutes ces petites causes 
agissantes, qui résument l'individu physique et 
psychique, ne sont pas des abstractions. Ce sont 
des processus physiologiques ou psychophysio- 
logiques : ils supposent un travail dans les cen- 
tres nerveux, quels qu'ils soient. Est-il témé- 
raire de soutenir que le sentiment de l'effort 
volitionnel est, lui aussi, un effet de ces pro- 
cessus physiologiques? On ne peut nous objecter 
que l'impuissance actuelle d'en déterminer le mé- 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 67 

canisme. Ce point est d'autant plus obscur que 
le mécanisme doit différer suivant qu'il s'agit 
de produire une impulsion ou un arrêt : aussi 
le sentiment de l'effort volitionnel n'est pas 
identique dans les deux cas. 

La lutte intérieure est accompagnée d'un sen- 
timent de fatigue souvent intense. Quoiqu'on 
n'en sache pas bien long sur la nature et les 
causes de cet état, on admet en général que, 
même dans l'effort musculaire, le siège de la 
fatigue est dans les centres nerveux qui ordon- 
nent la contraction, non dans les muscles; qu'il 
y a un épuisement nerveux, non un épuisement 
musculaire. Dans les contractions réflexes, il n'y 
a pas de fatigue perçue. Chez les hystériques, 
on voit des contractures persister presque indé- 
finiment, sans que le patient éprouve le moindre 
sentiment de lassitude; c'est donc l'effort volon- 
taire qui fatigue et non le raccourcissement du 
muscle *. 

Sauf notre ignorance, nous n'avons donc 
aucune raison d'attribuer à l'effort volitionnel 
un caractère à part. Dans tous les cas où cet 
effort doit se produire, les éléments nerveux 
sont-ils capables de fournir un surcroît de tra- 
vail pendant une période donnée? ou bien, par 

1. Richet, Physiologie des nerfs et des muscles, p. 477-490. — 
Delbœuf, Étude psychophysique, p. 92 et suiv. dans les Éléments 
de psychophysique, t. I. 



yGoogk 



08 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

nature, par défaut d'éducation et d'exercice, 
sont-ils vite épuisés et incapables de recouvrer 
de nouvelles forces? Ont-ils, oui ou non, une 
quantité suffisante de force disponible emmaga- 
sinée en eux ? Le problème de l'action dans le 
sens de la plus grande résistance est réduit là 
à ses derniers termes. C'est ce travail caché, 
presque inconnu, qui se traduit par le sentiment 
de l'effort volitionnel. Le sentiment de l'effort 
sous toutes ses formes est donc un état subjectif 
qui correspond à certains événements accom- 
plis dans les centres nerveux et d'autres parties 
de l'organisme, mais qui leur ressemblent aussi 
peu que les sensations de son et de lumière res- 
semblent à leur cause objective. Pour être ca- 
pable de grands efforts musculaires, il faut que 
les centres nerveux adaptés soient en état de 
produire un travail considérable et prolongé : 
ce qui dépend de leur nature et de leur rapidité 
à réparer les pertes. Pour produire un grand 
effort moral ou intellectuel, il faut de même que 
les centres nerveux adaptés (quels qu'ils soient, 
et notre ignorance à cet égard est à peu près com- 
plète) soient en état de produire un travail in- 
tense et répété, au lieu de s'épuiser à bref délai 
et sans retour. La possibilité de l'eff ort est 
donc, en derni ère analyse, un don naturel. 

Prenons, pour être moins vague, 1 exemple 
vulgaire d'un homme vicieux. Si jamais dans 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 69 

sa vie, de lui-même ou sous l'influence des 
autres, il n'a éprouvé quelque velléité de con- 
version (en supposant que ce cas se rencontre), 
c'est que les éléments moraux avec les condi- 
tions physiologiques correspondantes lui font 
complètement défaut. Si dans une circonstance 
quelconque l'idée de se corriger surgit en lui, 
remarquons d'abord que cet événement est in- 
volontaire; mais il suppose la préexistence et 
la mise en activité de certains éléments psycho- 
physiologiques. Ce but est-il choisi, affirmé 
comme devant être, voulu; si la résolution ne 
dure pas, c'est que l'individu est incapable d'ef- 
fort, c'est qu'il n'y a pas dans son organisation 
la possibilité du travail répété dont nous avons 
parlé; si elle dure, c'est qu'elle est maintenue 
à force d'effort, par ce travail intérieur qui 
produit l'arrêt des états contraires. Tout or- 
gane se développe par l'exercice; ici de même, 
en sorte que la répétition devient plus facile. 
/Mais si un premier élément n'est pas donné 
{ par la nature et avec lui une énergie poten- 
Itielle, rien n'aboutit. Le dogme théologique de 
la grâce, à titre de don gratuit, nous paraît 
donc fondé sur une psychologie bien plus exacte 
que l'opinion contraire *, et l'on voit combien il 



1. La doctrine de la grâce se rencontre déjà chez les Hindous, 
notamment dans la Bhagavad-Gitd, XI, 53. Voir Barth, Les reli- 
gions de l'Inde, p. 48 et 136. 



yGoogk 



70 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

est facile de lui faire subir une transformation 
physiologique. 

Pour en revenir aux cas morbides qui nous 
occupent, il y aurait une impossibilité d'effort, 
temporaire, accidentelle, mais qui s'étend à 
l'organisation presque entière. 



yGoogk 



CHAPITRE II 

LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 



II. — L'excès d'impulsion. 

I 

Nous venons de voir des cas où l'adaptation 
intellectuelle, c'est-à-dire la correspondance 
entre l'être intelligent et le milieu, étant nor- 
male, l'impulsion à agir est nulle, très faible, 
ou du moins insuffisante. En termes physiolo- 
giques, les actions cérébrales qui sont la base 
de l'activité intellectuelle (conception d'un but 
et des moyens, choix, etc.) restent intactes, 
mais il leur manque ces états concomitants qui 
sont les équivalents physiologiques des senti- 
ments et dont l'absence entraîne le défaut d'ac- 
tion. 

Nous allons voir des cas contraires aux précé- 
dents, à certains égards. L'adaptation intellec- 



y Google 



72 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

tuelle est très faible, du moins très instable ; 
les motifs raisonnables sont sans force pour agir 
ou empêcher ; les impulsions d'ordre inférieur 
gagnent tout ce que les impulsions d'ordre su- 
périeur perdent. La volonté, c'est-à-dire l'acti- 
vité raisonnable, disparaît, et l'individu retombe 
au règne des instincts. Il n'y a pas d'exemples 
qui puissent mieux nous montrer que la vo- 
' lonté, au sens exact, est le couronnement, le 
dernier terme d'une évolution, le résultat d'un 
grand nombre de tendances disciplinées suivant 
un ordre hiérarchique ; qu'elle est l'espèce la 
plus parfaite de ce genre qui s'appelle l'activité; 
en sorte que l'étude qui va suivre pourrait s'in- 
tituler : Comment s'appauvrit et se défait la 
volonté. 

Examinons les faits. Nous les diviserons en 
deux groupes : 1° ceux qui, étant à peine con- 
scients (si même ils le sont), dénotent une 
absence plutôt qu'un affaiblissement de la vo- 
lonté; 2° ceux qui sont accompagnés d'une 
pleine conscience, mais où, après une lutte 
plus ou moins longue, la volonté succombe ou 
ne se sauve que par un secours étranger. 

I. Dans le premier cas, « l'impulsion peut 
être subite, inconsciente, suivie d'une exécu- 
tion immédiate, sans même que l'entendement 
ait eu le temps d'en prendre connaissance... 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 73 

L'acte a alors tous les caractères d'un phéno- 
mène purement réflexe qui se produit fatale- 
ment, sans connivence aucune de la volonté; 
c'est une vraie convulsion qui ne diffère de la 
convulsion ordinaire que parce qu'elle consiste 
en mouvements associés et combinés en vue 
d'un résultat déterminé. Tel est le cas de cette 
femme qui, assise sur le banc d'un jardin, dans 
un état inusité de tristesse sans motif, se lève 
tout à coup, se jette dans un fossé plein d'eau 
comme pour se noyer, et qui, sauvée et revenue 
à une lucidité parfaite, déclare, au bout de 
quelques jours, qu'elle n'a aucune conscience 
d'avoir voulu se suicider, ni aucun souvenir de 
la tentative qu'elle a commise *. » 

ce J'ai vu, dit Luys, un certain nombre de 
malades ayant fait des tentatives réitérées de 
suicide, en" présence de gens qui les guettaient 
et qui n'en gardaient aucun souvenir dans 
leur phase de lucidité... Et ce qui met en lu- 
mière l'inconscience de l'esprit dans ces condi- 
tions, c'est que les malades ne s'aperçoivent 
pas de l'insuffisance des procédés qu'ils em- 
ploient. Ainsi, une dame qui faisait des tenta- 
tives de suicide toutes les fois qu'elle voyait un 
couteau de table, ne s'est pas aperçue qu'un 
jour où je l'épiais j'avais substitué à ce couteau 



1. Foville, Nouveau dictionnaire de médecine, art. Folie, p. 342. 
RlBOT, — Volonté. 



yGoogk 



là LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

un instrument inoffensif. Un autre malade tenta 
de se pendre à l'aide de corde à moitié pourrie, 
incapable de supporter une faible traction \ » 

Chez les épileptiques, les impulsions de ce 
genre sont si fréquentes qu'on en remplirait 
des pages. Les hystériques en fourniraient aussi 
d'innombrables exemples : elles ont une ten- 
dance effrénée à la satisfaction immédiate de 
leurs caprices ou de leurs besoins. 

D'autres impulsions ont des effets moins gra- 
ves, mais dénotent le même état psychique. 
« Chez certains malades, la surexcitation des 
forces motrices est telle, qu'ils marchent des 
heures entières sans s'arrêter, sans regarder 
autour d'eux, comme des appareils mécaniques 
que l'on a montés. » — Une marquise d'un es- 
prit très distingué, dit Billod, au milieu d'une 
conversation « coupe une phrase, qu'elle re- 
prend ensuite pour adresser à quelqu'un de la 
société une épithète inconvenante ou obscène. 
L'émission de cette parole est accompagnée de 
rougeur, d'un air interdit et confus, et le mot 
est dit d'un ton saccadé, comme une flèche qui 
s'échappe. » Une ancienne hystérique, très 
intelligente et très lucide, éprouve à certains 
moments le besoin d'aller vociférer dans un 
endroit solitaire ; elle exhale ses doléances, ses 

L Maladies mentales, p. 373, 439, 440* 

Digitized by VjOOQlC 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ , 75 

récriminations contre sa famille et son entou- 
rage. Elle sait parfaitement qu'elle a tort de 
divulguer tout haut certains secrets ; mais, 
comme elle le répète, il faut qu'elle parle et 
satisfasse ses rancunes *. » 

Ce dernier cas nous achemine aux impul- 
sions irrésistibles avec conscience. Pour nous 
en tenir aux autres, que nous pourrions multi- 
plier à profusion, ils nous montrent l'individu 
réduit au plus bas degré de l'activité, celui des 
purs réflexes. Les actes sont inconscients (non 
délibérés au moins), immédiats, irrésistibles, 
d'une adaptation peu complexe et invariable. 
Au point de vue de la physiologie et de la 
psychologie, l'être humain, dans ces conditions, 
est comparable à un animal décapité ou tout au 
moins privé de ses lobes cérébraux. On admet 
généralement que le cerveau peut dominer les 
réflexes pour la raison suivante : l'excitation, 
partant d'un point du corps, se divise à son 
arrivée dans la moelle et suit deux voies ; elle 
est transmise au centre réflexe par voie trans- 
versale; au cerveau par voie longitudinale et 
ascendante. La voie transversale, offrant plus 
de résistance, la transmission en ce sens exige 
une assez longue durée (expérience de Rosen- 
thal) ; la transmission en longueur est au con- 

4. Luys, loc. cit., 167 et 212. Billod, loc. cit., 193 et suiv. 



y Google 



76 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

traire beaucoup plus "rapide. L'action suspen- 
sive du cerveau a donc le temps de se produire 
et de modérer les réflexes. Dans les cas précités, 
î le cerveau étant sans action, l'activité en reste 
I à son degré inférieur, et, faute de ses condi- 
tions nécessaires et suffisantes, la volition ne se 
produit pas. 

IL Les faits du second groupe méritent d'être 
plus longuement étudiés : ils mettent en lu- 
mière la défaite de la volonté ou les moyens 
artificiels qui la maintiennent. Ici, le malade a 
pleine conscience de sa situation ; il sent qu'il 
n'est plus maître de lui-même, qu'il est do- 
miné par une force intérieure, invinciblement 
poussé à commettre des actes qu'il réprouve. 
L'intelligence reste suffisamment saine, le dé- 
lire n'existe que dans les actes. 

On trouvera dans un livre de Marc, aujour- 
d'hui un peu oublié *, un ample recueil des 
faits où les écrivains postérieurs ont souvent 
puisé. Citons-en quelques-uns. 

Une dame, prise parfois d'impulsions homi- 
cides, demandait à être maintenue à l'aide 
d'une camisole de force et annonçait ensuite le 
moment où tout danger était passé et où elle 
pouvait reprendre la liberté de ses mouve- 

1. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions 
médico-judiciaires, 2 vol. in-8°. Paris, 1840. 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 77 

ments. — Un chimiste, tourmenté de même 
par des désirs homicides, se faisait attacher les 
deux pouces avec un ruban et trouvait dans ce 
simple obstacle le moyen de résister à la tenta- 
tion. — Une domestique d'une conduite irré- 
prochable supplie sa maîtresse de la laisser 
partir, parce que, en voyant nu Fenfant qu'elle 
soigne, elle est dévorée du désir de Téventrer. 

Une autre femme, d'une grande culture intel- 
lectuelle et pleine d'affection pour ses parents, 
« se met à les frapper malgré elle et demande 
qu'on vienne à son aide en la fixant dans un 
fauteuil. » 

Un mélancolique tourmenté d'idée de suicide 
se leva la nuit, alla frapper à la porte de son 
frère et lui cria : « Venez vite, le suicide me 
poursuit, bientôt je ne résisterai plus 4 . » 

Calmeil, dans son Traité des maladies in- 
flammatoires du cerveau, rapporte le cas sui- 
vant, dont il a été témoin, et que je rappor- 
terai tout au long parce qu'il me dispensera de 
beaucoup d'autres : 

« Glénadel, ayant perdu son père dès son 
enfance, fut élevé par sa mère, qui l'adorait. A 
seize ans, son caractère, jusque-là sage et sou- 
mis, changea. Il devint sombre et taciturne. 
Pressé de questions par sa mère, il se décida 

1. Guislain, Ouvrage cité, I, 479. 

Digitized by VjOOQlC 



78 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

enfin à un aveu : — Je vous dois tout, lui dit- 
il, je vous aime de toute mon âme; cependant 
depuis quelques jours une idée incessante me 
pousse à vous tuer. Empêchez que, vaincu à la 
fin, un si grand malheur ne s'accomplisse; per- 
mettez-moi de m 'engager. — Malgré des solli- 
citations pressantes, il fut inébranlable dans sa 
résolution, partit et fut bon soldat. Cependant 
une volonté secrète le poussait sans cesse à dé- 
serter pour revenir au pays tuer sa mère. Au 
terme de son engagement, l'idée était aussi 
forte que le premier jour. Il contracta un 
nouvel engagement. L'instinct homicide per- 
sistait, mais en acceptant la substitution d'une 
autre victime. Il ne songe plus à tuer sa mère, 
l'affreuse impulsion lui désigne nuit et jour sa 
belle-sœur. Pour résister à cette seconde impul- 
sion, il se condamne à un exil perpétuel. 

« Sur ces entrefaites, un compatriote arrive 
à son régiment. Glénadel lui confie sa peine : 
— Rassure-toi, lui dit l'autre, le crime est im- 
possible, ta belle-sœur vient de mourir. A ces 
mots, Glénadel se lève comme un captif délivré; 
une joie le pénètre ; il part pour son pays, qu'il 
n'avait pas revu depuis son enfance. En arri- 
vant, il aperçoit sa belle-sœur vivante. il pousse 
un cri, et l'impulsion terrible le ressaisit à l'ins- 
tant comme une proie. 

« Le soir même, il se fait attacher par son 



yGoogk 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 79 

frère. — Prends une corde solide, attache-moi 
comme un loup dans la grange et va prévenir 

M. Calmeil » Il obtint de lui son admission 

dans un asile d'aliénés. La veille de son entrée, 
il écrivait au directeur de rétablissement : 
ce Monsieur, je vais entrer dans votre maison. 
Je m'y conduirai comme au régiment. On me 
croira guéri ; par moments peut-être, je feindrai 
de l'être. Ne me croyez jamais ; je ne dois plus 
sortir, sous aucun prétexte. Quand je sollici- 
terai mon élargissement, redoublez de surveil- 
lance : je n'userais de cette liberté que pour 
commettre un crime qui me fait horreur. » 

Il ne faut pas croire que cet exemple soit 
unique ni même rare, et l'on trouve chez les 
aliénistes plusieurs cas d'individus qui, tour- 
mentés du besoin de tuer des gens qui leur 
sont chers, s'enfuient dans un asile pour se con- 
stituer prisonniers. 

Les impulsions irrésistibles et pourtant con- 
scientes à voler, à incendier, à se détruire par 
des excès alcooliques, rentrent dans la même 
catégorie *. Maudsley dans sa Pathologie de 
V esprit (ch. VII, p. 330 et suiv.) a recueilli 
un si ample choix d'exemples que le mieux 
est d'y renvoyer le lecteur. J'épargnerai ainsi 
au lecteur des redites inutiles : il me suffit de 

1. Voir Trélat, Folie lucide. Maudsley, Le crime et la folie, en 
part., p. 186. 



y Google 



80 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

lui rappeler quelle masse innombrable de 
faits soutiennent les considérations qui vont 
suivre. 



II 



Il faut d'abord remarquer qu'il y a une tran- 
sition presque insensible entre l'état sain et ces 
formes pathologiques. Les gens les plus raison- 
nables ont le cerveau traversé d'impulsions 
folles; mais ces états de conscience soudains et 
insolites restent sans effet, ne passent pas à 
l'acte, parce que des forces contraires, l'habi- 
tude générale de l'esprit, les écrasent; parce 
que, entre cet état isolé et ses antagonistes, la 
disproportion est tellement grande qu'il n'y a 
pas même lutte. 

Dans d'autres cas auxquels on attache d'ordi- 
naire assez peu d'importance, il y a des actes 
bizarres, « mais qui n'ont rien en eux-mêmes 
de répréhensible ni de dangereux; ils peuvent 
constituer une sorte de tic, de lubie, de manie, 
si l'on veut employer ce dernier mot dans son 
sens usuel et vulgaire. 

« D'autres fois, sans être encore bien compro- 
mettants, les actes sont déjà plus graves : ils 
consistent à détruire, à frapper sans motif un 
objet inanimé, à déchirer des vêtements. Nous 
observons en ce moment une jeune femme qui 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 81 

mange toutes ses robes. On cite l'exemple d'un 
amateur qui, se trouvant dans un musée en 
face d un tableau de prix, sent un besoin ins- 
tinctif d'enfoncer la toile. Bien souvent ces 
impulsions passent inaperçues et n'ont pour 
confidente que la conscience qui les éprouve *. » 

Certaines idées fixes, de nature futile ou dé- 
raisonnable, s'imposent à l'esprit, qui les juge 
absurdes, mais sans pouvoir les empêcher de se 
traduire en actes. On trouvera dans un travail 
de Westphal des faits curieux de ce genre. Un 
homme, par exemple, est poursuivi de cette 
idée qu'il pourrait confier au papier qu'il est 
l'auteur d'un crime quelconque et perdre ce 
papier : en conséquence, il conserve soigneuse- 
ment tous les papiers qu'il rencontre, en ramasse 
les découpures dans la rue, s'assure qu'elles ne 
contiennent rien d'écrit, les emporte chez lui 
et les collectionne. Il a d'ailleurs pleine con- 
science de la puérilité de cette idée, qui le harcèle 
à toute heure; il n'y croit pas, sans pouvoir 
cependant s'en débarrasser 2 . 

Entre les actes les plus puérils et les plus 

1. Foville, ouv. cité, p. 341. 

2. Westphal, Veber Zwangsvvrstellungen, Berlin, 1877. On peut 
remarquer que, dans certains cas, la terreur de produire un 
acte y conduit invinciblement : effets du vertige, gens qui se 
jettent dans la rue par crainte d'y tomber, qui se blessent de 
peur de se blesser, etc. Tous ces faits s'expliquent par la nature 
de la représentation mentale, qui, en raison même de son inten- 
sité, passe à l'acte. 

5. 

Digitized by VjOOQlC 



82 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

dangereux, il n'y a qu'une différence de quan- 
tité : ce que les uns donnent en raccourci, les 
autres le montrent en grossissement. Essayons 
de comprendre le mécanisme de cette désorga- 
nisation de la volonté. 

Dans l'état normal, un but est choisi, affirmé, 
réalisé; c'est-à-dire que les éléments du moi, 
en totalité ou en majorité, y concourent : les 
états de conscience (sentiments, idées, avec 
leurs tendances motrices), les mouvements de 
nos membres forment un consensus qui con- 
verge vers le but avec plus ou moins d'effort, 
par un mécanisme complexe, composé à la fois 
d'impulsions et d'arrêts. 

Telle est la volonté sous sa forme achevée, 
typique; mais ce n'est pas là un produit naturel. 
C'est le résultat de l'art, de l'éducation, de 
l'expérience. C'est un édifice construit lente- 
ment, pièce à pièce. L'observation objective et 
subjective montre que chaque forme de l'acti- 
vité volontaire est le fruit d'une conquête. La 
nature ne fournit que les matériaux : quelques 
mouvements simples dans l'ordre physiolo- 
gique, quelques associations simples dans l'ordre 
psychologique. Il faut que, à l'aide de ces adap- 
tations simples et presque invariables, se for- 
ment des adaptations de plus en plus complexes 
et variables. 11 faut par exemple que l'enfant 
acquière son pouvoir sur ses jambes, ses bras 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 83 

et toutes les parties mobiles de son corps, à 
force de tâtonnements et d'essais, en combi- 
nant les mouvements appropriés et en suppri- 
mant les mouvements inutiles. Il faut que les 
groupes simples ainsi formés soient combinés 
en groupes complexes, ceux-ci en groupes en- 
core plus complexes, et ainsi de suite. Dans 
Tordre psychologique, une opération analogue 
est nécessaire. Rien de complexe ne s'acquiert 
d'emblée. 

Mais il est bien clair que, dans l'édifice ainsi 
construit peu à peu, les matériaux primitifs 
sont seuls stables, et qu'à mesure que la com- 
plexité augmente la stabilité décroît. Les action^ 
les plus simples sont les plus stables — pour 
des raisons anatômiques, parce qu'elles sont 
congénitales, inscrites dans l'organisme; — 
pour des raisons physiologiques, parce qu'elles 
sont perpétuellement répétées dans l'expérience 
de l'individu, et, si Ton veut faire intervenir 
l'hérédité, qui ouvre un champ illimité, dans 
les expériences sans nombre de l'espèce et des 
espèces 1 . 

1. Le pouvoir volontaire étant constitué lorsqu'à certains 
états de conscience obéissent certains groupes de mouvements, 
on peut citer à titre de cas pathologique le fait rapporté par, 
Meschede (CorTespondenz Blatt, 1874, II) d'un homme qui « se 
trouvait dans cette singulière condition que, lorsqu'il voulait 
faire une chose, de lui-même, ou sur l'ordre des autres, lui ou 
plutôt ses muscles faisaient juste le contraire. Voulait-il regarder 
à droite, ses yeux se tournaient à gauche, et v cette anomalie 



y Google 



84 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

A tout prendre, ce qui est surprenant, c'est 
que la volonté, l'activité d'ordre complexe et su- 
périeur, puisse devenir dominatrice. Les causes 
qui relèvent et la maintiennent à ce rang sont 
les mêmes qui chez l'homme élèvent et main- 
tiennent l'intelligence» au-dessus des sensations 
et des instincts : et, à prendre l'humanité en 
bloc, les faits prouvent que la domination de 
Tune est aussi précaire que celle de l'autre. Le 
grand développement de la masse cérébrale 
chez l'homme civilisé, l'influence de l'éducation 
et des habitudes qu'elle impose, expliquent 
comment, malgré tant de chances contraires, 
l'activité raisonnable reste souvent maîtresse. 

Les faits pathologiques qui précèdent mon- 
trent bien que la volonté n'est pas une entité 
régnant par droit de naissance, quoique parfois 
désobéie, mais une résultante toujours instable, 
toujours près de se décomposer, et, à vrai dire, 
un accident heureux. Ces faits, et ils sont innom- 
brables, représeitfent un état qu'on peut appeler 
également une dislocation de la volonté et une 
forme rétrograde de l'activité. 

Si nous considérons les cas d'impulsions irré- 



s'étendait à tous ses autres mouvements. C'était une simple 
contre-direction de mouvement sans aucun dérangement mental 
et qui différait des mouvements involontaires en ceci : qu'il ne 
produisait jamais un mouvement que quand il le voulait, mais 
que ce mouvement était toujours le contraire de ce qu'il vou- 
lait. » 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 85 

sistibles avec pleine conscience, nous voyons 
que cette subordination hiérarchique des ten- 
dances — qui est la volonté — se coupe en deux 
tronçons : au consensus qui seul la constitue 
s'est substituée une lutte entre deux groupes de 
tendances contraires et presque égales, en sorte 
qu'on peut dire qu'elle est disloquée *. 

Si nous considérons la volonté non plus 
comme un tout constitué, mais comme le point 
culminant d'une évolution, nous dirons que les 
formes inférieures de l'activité l'emportent, et 
que l'activité humaine rétrograde. Remarquons 
d'ailleurs que le terme « inférieures » n'implique 
aucune préoccupation de morale. C'est une infé- 
riorité de nature, parce qu'il est évident qu'une 
activité qui se dépense tout entière à satisfaire 
une idée fixe ou une impulsion aveugle est par 
nature bornée, adaptée seulement au présent et 
à un très petit nombre de circonstances, tandis 
que l'activité raisonnable dépasse le présent 
et est adaptée à un grand nombre de circons- 
tances. 

Il faut bien admettre, quoique la langue ne 

1. On pourrait montrer, si c'était ici le lieu, combien l'unité du 
moi est fragile et sujette à caution. Dans ces cas de lutte, quel 
est le vrai moi, celui qui agit ou celui qui résiste? Si Ton ne 
choisit pas, il y en a deux. Si l'on choisit, il faut avouer que le 
groupe préféré représente le moi au même titre qu'en politique 
une faible majorité obtenue à grand'peine représente l'Etat. 
Mais ces questions ne peuvent être traitées en passant : j'espère 
leur consacrer quelque jour une monographie. 



yGoogk 



86 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

s y prête pas, que la volonté, comme l'intelli- 
gence, a ses idiots et ses génies, avec tous les 
degrés possibles d'un extrême à l'autre. De ce 
point de vue, les cas cités dans le premier 
groupe (impulsions sans conscience) représen- 
teraient l'idiotie de la volonté ou plus exacte- 
ment sa démence; et les faits du second groupe, 
certains cas de faiblesse volontaire analogues 
aux débilités intellectuelles. 

Pour poursuivre notre étude, il faut passer de 
l'analyse des faits à la détermination de leur 
cause. Est-il possible de dire à quelles conditions 
est lié cet affaiblissement de l'activité supérieure? 
Tout d'abord, on doit se demander si sa dé- 
chéance est un effet de la prédominance des 
réflexes, ou si, au contraire, elle en est la cause; 
•en d'autres termes, si l'affaiblissement de la 
volonté est le fait primitif ou le fait secondaire. 
Cette question ne comporte pas de réponse gé- 
nérale. L'observation montre que les deux cas 
se rencontrent; et, par conséquent, on ne peut 
donner qu'une réponse particulière pour un cas 
particulier dont les circonstances sont bien con- 
nues. Il est indubitable que souvent l'impulsion 
irrésistible est Yorigo mali; elle constitue un 
état pathologique permanent. Il se produit alors, 
dans l'ordre psychologique, un phénomène ana- 
logue à l'hypertrophie d'un organe ou à la proli- 
fération exagérée d'un tissu dans une partie du 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 87 

corps, celle par exemple qui amène la formation 
de certains cancers. Dans les deux cas, physique 
et psychique, ce désordre local retentit dans 
tout l'organisme. 

Les cas où l'activité volontaire est atteinte 
directement, non par contre-coup, sont pour 
nous les plus intéressants. Que se passe-t-il alors? 
est-ce le pouvoir de coordination qui est atteint, 
ou le pouvoir d'arrêt, ou les deux? Point obscur 
sur lequel il n'y a que des conjectures à pro- 
poser. 

Pour chercher quelque lumière, interrogeons 
deux nouveaux groupes de faits : les affaiblis- 
sements artificiels et momentanés par intoxica- 
tion; les affaiblissements chroniques par lésion 
cérébrale. 

Tout le monde sait que l'ivresse causée par 
les liqueurs alcooliques, le hachich, l'opium, 
après une première période de surexcitation, 
amène un affaiblissement notable de la volonté. 
L'individu en a plus ou moins conscience; les 
autres le constatent encore mieux. Bientôt (sur- 
tout sous l'influence de l'alcool), les impulsions 
s'exagèrent. Les extravagances, violences ou 
crimes commis en cet état sont sans nombre. 
— Le mécanisme de l'envahissement de l'ivresse 
est fort discuté. On admet en général qu'il com- 
mence par le cerveau, puis agit sur la moelle 
épinière et le bulbe, et en dernier lieu sur le 



yGoogk 



88 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

grand sympathique. 11 se produit une obtusioi 
intellectuelle, c'est-à-dire que les états de con 
science sont vagues, mal délimités, peu inten 
ses : l'activité physio-psychologique du cerveai* 
a diminué. Cet affaiblissement atteint aussi L 
pouvoir moteur. Obersteiner a montré par de^ 
expériences que, sous l'influence de l'alcool, Oh 
réagit moins vite, tout en ayant l'illusion con 
traire 1 . Ce qui est atteint, ce n'est pas seulement 
l'idéation , mais l'activité idéo-motrice. En mêm 
temps, le pouvoir de coordination devient nu 
ou éphémère et sans énergie. La coordinatio, 
consistant à la fois à faire converger certaine 
impulsions vers un but et à arrêter les impul 
sions inutiles ou antagonistes, comme les réflexe v 
sont exagérés ou violents, il faut en conclure qu 
le pouvoir d'arrêt (quels qu'en soient la natur 
et le mécanisme) est lésé, et que son rôle dan* 
la constitution et le maintien de l'activité volor 
taire est capital. 

La pathologie cérébrale fournit d'autres fait 
à l'appui, plus frappants, parce qu'ils montrer; 
dans l'individu un changement brusque c 
stable. 



1. Brain, january 1879. Un assez grand nombre d'expérience 
ont été faites à cet égard, avec des résultats concordants : Exn« 
dans Pflùger's Archiv., 1873, Dietl et Vintschgau : (Ibid., 1877) 
un important travail de Kraepelin, fait au laboratoire psych 
physique de Wundt et publié dans les Pkilosophische Studie 
p. 573 et suiv. 



yGoogk 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 89 

s 

Ferrier et d'autres auteurs citent des cas où 
la lésion des circonvolutions frontales (en parti- 
culier la première et la seconde) amène une 
perte presque totale de la volonté, réduit l'être 
à l'automatisme, tout au moins à cet état où 
l'activité instinctive réflexe règne à peu près 
seule, sans arrêt possible. 

Un enfant est blessé par un couteau au lobe 
frontal. Dix-sept ans après, on constatait une 
bonne santé physique, « mais le blessé est inca- 
pable d'occupations nécessitant un travail men- 
tal. 11 est irritable, surtout lorsqu'il a bu ou subi 
quelque excitation anormale. » 

Un malade de Lépine, atteint d'un abcès au 
lobe frontal droit, « était dans un état d'hébé- 
tude. Il semblait comprendre ce qu'on disait, 
mais on avait peine à lui faire prononcer un 
mot. Sur un ordre, il s'asseyait ; si on le soule- 
vait, il pouvait faire quelques pas sans assis- 
tance. » 

Un homme atteint d'un coup violent qui 
détruisit la plus grande partie de la première et 
de la deuxième frontales « avait perdu la vo- 
lonté. Il comprenait, agissait comme on lui or- 
donnait, mais d'une façon automatique et mé- 
canique. » 

Plusieurs cas analogues au précédent ont été 
rapportés, mais le plus important pour nous est 
celui du « carrier américain » . Une barre de fer 



yGoogk 



90 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

lancée par une mine lui traversa le crâne, lésant 
seulement la région pré-frontale. Il guérit et 
survécut douze ans et demi à cet accident; mais 
voici ce qui est rapporté de l'état mental du 
patient après sa guérisôn. « Ses patrons, qui le 
considéraient comme un de leurs meilleurs et 
de leurs plus habiles conducteurs de travaux 
avant son accident, le trouvèrent tellement 
changé qu'ils ne purent lui confier de nouveau 
son ancien poste. L'équilibre, la balance entre 
ses facultés intellectuelles et ses penchants ins- 
tinctifs semblent détruits. Il est nerveux, irres- 
pectueux, jure souvent de la façon la plus gros- 
sière : ce qui n'était pas dans ses habitudes 
auparavant. Il est à peine poli avec ses égaux; 
il supporte impatiemment la contradiction, 
n'écoute pas les conseils lorsqu'ils sont en 
opposition avec ses idées. A certains moments, 
il est d'une obstination excessive, bien qu'il soit 
capricieux et indécis. Il fait des plans d'avenir 
qu'il abandonne aussitôt pour en adopter d'au- 
tres. C'est un enfant pour l'intelligence et les 
manifestations intellectuelles, un homme pour 
les passions et les instincts. Avant son accident, 
bien qu'il n'eût pas reçu d'éducation scolaire, il 
avait l'esprit bien équilibré, et on le considérait 
comme un homme habile, pénétrant, très éner- 
gique et tenace dans l'exécution de ses plans. 
A cet égard, il est tellement changé que ses 



y Google 



LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ 91 

amis disent qu'ils ne le reconnaissent plus *. » 
Ce cas est très net. On y voit la volonté s'affai- 
blir dans la mesure où l'activité inférieure se 
renforce. C'est de plus une expérience , puis- 
qu'il s'agit d'un changement brusque, produit 
par un accident, dans des circonstances bien dé- 
terminées. 

Il est fâcheux que nous n'ayons pas beaucoup 
d'observations de ce genre, car un grand pas 
serait fait dans notre interprétation des mala- 
dies de la volonté. Malheureusement, les tra- 
vaux poursuivis avec tant d'ardeur sur les loca- 
lisations cérébrales se sont surtout attachés aux 
régions motrices et sensitives, qui, on le sait, 
laissent en dehors la plus grande partie de la 
région frontale. Il faudrait aussi un examen cri- 
tique des faits contraires, des cas où aucun 
affaiblissement de la volonté ne paraît s'être 
produit. Ce travail fait, la thèse de Ferrier — 
que dans les lobes frontaux existent des centres 
d'arrêt pour les opérations intellectuelles — 
prendrait plus de consistance et fournirait une 
base solide à la détermination des causes. En 
l'état, on ne pourrait sortir du domaine des con- 
jectures. 



1. Pour ces fait9 et d'autres, voir Ferrier, De la localisation 
des maladies cérébrales, trad. de Yarigny, p. 43-56, et C. de 
Boyer, Etudes cliniques sur les lésions corticales des hémisphères 
cérébraux (1879), p. 48, 55,56, 71. 



yGoogk 



92 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

En rapprochant l'aboulie des impulsions irré- 
sistibles, on notera que la volonté fait défaut 
par suite de conditions tout à fait contraires. 
Dans un cas, l'intelligence est intacte, l'impul- 
sion manque ; dans l'autre, la puissance de coor- 
dination et d'arrêt faisant défaut, l'impulsion 
se dépense tout entière au profit de l'automa- 
tisme. 



yGoogk 



CHAPITRE III 

AFFAIBLISSEMENTS DE L,' ATTENTION VOLONTAIRE 

Nous allons étudier maintenant des affaiblis- 
sements de la volonté d'un caractère moins 
frappant, ceux de Y attention volontaire. Ils 
ne diffèrent pas en nature de ceux du dernier 
groupe, consistant comme eux en un affaiblisse- 
ment du pouvoir de direction et d'adaptation. 
C'est une diminution de la volonté au sens le 
plus strict, le plus étroit, le plus limité, indiscu- 
table même pour ceux qui se renferment obsti- 
nément dans l'observation intérieure. 

Avant de nous occuper de la faiblesse acquise, 
examinons la faiblesse congénitale de l'atten- 
tion volontaire. Laissons de côté les esprits 
bornés ou médiocres, chez qui les sentiments, 
l'intelligence et la volonté sont à un même 
unisson de faiblesse. Il est plus curieux de 
prendre un grand esprit, un homme doué 
d'une haute intelligence, d'une vive faculté de 



y Google 



94 LES MAX.ADIES DE LÀ VOLONTE 

sentir, mais chez qui le pouvoir directeur man- 
que, en sorte que le contraste entre la pensée 
et le vouloir soit complet. Nous en avons Un 
exemple dans Coleridge. 

« Aucun homme de son temps ni peut-être 
d'aucun temps, dit Carpenter ', n'a réuni plus 
que Coleridge la puissance de raisonnement du 
philosophe, l'imagination du poète et l'inspira- 
tion du voyant. Personne peut-être dans la 
génération précédente n'a produit une plus 
vive impression sur les esprits engagés dans 
les spéculations les plus hautes. Et pourtant il 
n'y a probablement personne qui, étant doué 
d'aussi remarquables talents, en ait tiré si peu, 
— le grand défaut de son caractère étant le 
manque de volonté pour mettre ces dons natu- 
rels à profit ; si bien que, ayant toujours flot- 
tants dans l'esprit de nombreux et gigantesques 
projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en 
exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa car- 
rière, il trouva un libraire généreux, qui lui 
promit trente guinées pour des poèmes qu'il 
avait récités, le payement intégral devant se 
faire à la remise du manuscrit. Il préféra venir, 
toutes les semaines, mendier de la manière la 
plus humiliante pour ses besoins journaliers la 
somme promise, sans fournir une seule ligne de 



i. Mental physiology, p. 266 et suif. 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE l' ATTENTION VOLONTAIRE 95 

ce poème, qu'il n'aurait eu qu'à* écrire pour se 
libérer. L'habitude qu'il prit de bonne heure et 
dont il ne se défit jamais de recourir aux sti- 
mulants nerveux (alcool, opium) affaiblit encore 
son pouvoir volontaire, en sorte qu'il devint 
nécessaire de le gouverner. » 

La composition de son fragment poétique 
Kubla Khan, qu'il a racontée dans sa Biogra- 
phie littéraire, est un exemple typique d'ac- 
tion mentale automatique. 11 s'endormit en 
lisant. A son réveil, il sentit qu'il avait composé 
quelque chose comme deux ou trois cents vers 
qu'il n'avait qu'à écrire, « les images naissant 
comme des réalités, avec les expressions corres- 
pondantes, sans aucune sensation ou conscience 
d'effort. » L'ensemble de ce singulier fragment, 
tel qu'il existe, comprend cinquante-quatre li- 
gnes, qui furent écrites aussi vite que la plume 
pouvait courir; mais ayant été interrompu pour 
une affaire, par quelqu'un qui resta environ une 
heure, Goleridge, à sa grande surprise et mor- 
tification, trouva « que, quoiqu'il eût encore 
un vague et obscur souvenir de l'ensemble gé- 
néral de sa vision, à l'exception de huit ou dix 
vers épars, tout le reste avait disparu sans 
Te tour. » 

Les récits de ses contemporains sur son inta- 
rissable conversation, son habitude de rêver 
tout haut> son parfait oubli de ses interlocu- 



y Google 



96 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

teurs, laissent l'impression d'une intelligence 
exubérante, livrée à un automatisme sans frein. 
Les anecdotes curieuses ou plaisantes abondent 
sur ce point. Je n'en citerai aucune; j'aime 
mieux laisser à un maître le soin de peindre 
Thomme. 

« La figure de Coleridge et son extérieur, 
d'ailleurs bon et aimable, avait quelque chose 
de mou et d'irrésolu, exprimant la faiblesse 
avec la possibilité de la force. Il pendillait sur 
ses membres, les genoux fléchis, dans une atti- 
tude courbée. Dans sa marche, il y avait 
quelque chose de confus et d'irrégulier, et, 
quand il se promenait dans l'allée d'un jardin, 
il n'arrivait jamais à choisir définitivement l'un 
des côtés, mais se mouvait en tire-bouchon, 
essayant des deux. 

« Rien n'était plus abondant que sa conver- 
sation ; toujours et à la lettre de la nature d'un 
monologue, ne souffrant aucune interruption 
même respectueuse, écartant immédiatement 
toute addition ou annotation étrangères, même 
les plus sincères désirs d éclaircissement, comme 
des superfluités qui n'auraient jamais dû se pro- 
duire. En outre, sa conversation n'allait pas 
dans un sens comme une rivière, mais dans 
tous les sens, en courants inextricables ou en 
remous comme ceux d'un lac ou de la mer ; 
terriblement dépourvue de but défini, même 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE L'ATTENTION VOLONTAIRE 97 

souvent d'intelligibilité logique : ce que vous 
deviez faire ou croire se refusant obstinément à 
sortir de ce flot de paroles ; en sorte que, le plus 
souvent, vous vous sentiez logiquement perdu, 
engouffré et près d'être noyé par cette marée de 
mots ingénieux, débordant sans limites comme 
pour submerger le monde. ♦ 

« Il commençait d'une façon quelconque. 
Vous lui posiez une question, vous lui faisiez 
une observation suggestive. Au lieu de répon- 
dre, il commençait par accumuler un appareil 
formidable de vessies natatoires logiques, de 
préservatifs transcendantaux, d'autres accoutre- 
ments de précaution et de véhiculation. Peut- 
être à la fin succombait-il sous le poids; mais il 
était bien vite sollicité par l'attrait de quelque 
nouveau gibier à poursuivre d'ici ou de là, par 
quelque nouvelle course, et de course en course 
à travers le monde, incertain du" gibier qu'il 
prendrait et s'il en prendrait. Sa conversation se 
distinguait comme lui-même par l'irrésolution; 
elle ne pouvait se plier à des conditions, des ab- 
stentions, un but défini ; elle voguait à son bon 
plaisir, faisant de l'auditeur avec ses désirs et ses 
humbles souhaits un repoussoir purement passif. 

« Brillants îlots embaumés, ensoleillés et 
bénis, îlots de l'intelligible ! je les ai vus sortir 
du brouillard, mais rares et pour être engloutis 
• aussitôt dans l'élément général. 

RlBOT. — Volonté. 6 

Digitized by VjOOQlC 



96 LES MALADIES DE LA VOLONTE 

« On avait toujours des mots éloquents, artis- 
tement expressifs; par intervalles , des vues 
d'une pénétrante subtilité; rarement manquait 
le ton d'une sympathie noble, quoique étrange- 
ment colorée; mais, en général, cette conversa- 
tion sans but, faite de nuages, assise sur des 
nuages, errant sans loi raisonnable, ne pouvait 
être appelée excellente, mais seulement surpre- 
nante; elle rappelait l'expression amère de Haz- 
litt : Excellent causeur, en vérité, si on le laisse 
ne partir d'aucune prémisse, pour n'arriver à 
aucune conclusion 1 . » 

Descendons maintenant aux vulgaires exem- 
ples d'affaiblissement acquis de l'attention vo- 
lontaire. Elle se présente sous deux formes : 

lo La première est caractérisé par une activité 
intellectuelle exagérée, une surabondance d'états 
de conscience, une production anormale de sen- 
timents et d'idées dans un temps donné. Nous 
en avons fait déjà mention à propos de l'ivresse 
alcoolique. Cette exubérance cérébrale éclate 
davantage dans l'ivresse plus intelligente du ha- 
chich et de l'opium. L'individu se sent débordé 
par le flux incoercible de ses idées, et le langage 
n'est pas assez rapide pour rendre la rapidité de 
la pensée; mais en même temps le pouvoir de 

1. Carlyle, The Life of Sterling, ch. VlII. 



yGoogk 



AFFAIBLISSEMENTS DE L' ATTENTION VOLONTAIRE 99 

diriger les idées devient de plus en plus faible, 
les moments lucides de plus en plus courts 1 . 
Cet état d'exubérance psychique, quelle qu'en 
soit la cause (fièvre, anémie cérébrale, émotion), 
aboutit toujours au même résultat. 

Entre cet état et l'attention, il y a donc un 
antagonisme complet : l'un exclut l'autre. Ce 
n'est d.'ailleurs qu'un cas particulier de l'exagé- 
ration des réflexes; seulement il s'agit ici de ré- 
flexes psychiques; en d'autres termes, tout état 
de conscience actuel tend à se dépenser, et il ne 
peut le faire que de deux manières : produire un 
mouvement, un acte; ou bien éveiller d'autres 
états de conscience suivant les lois de l'associa- 
tion. Ce dernier cas est un réflexe d'ordre plus 
complexe, un réflexe psychique, mais il n'est 
comme l'autre qu'une forme de l'automatisme. 

2° La deuxième forme nous ramène au type 
de l'aboulie : elle consiste en une diminution 
progressive du pouvoir directeur et une impossi- 
bilité finale de l'effort intellectuel. 

« Dans la période initiale de certaines maladies 
du cerveau et de l'esprit, le malade se plaint 
d'incapacité à gouverner et à diriger la faculté 
de l'attention. Il trouve qu'il lui est impossible, 
sans un effort visible et pénible, d'accomplir son 
travail mental accoutumé, de lire ou de com- 

1. Moreau, Du hachich et de l'aliénation mentale, p. 60. Richet, 
Les poisons de l'intelligence, p. 71. 



yGoogk 



400 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

prendre le contenu d'une lettre, d'un journal, 
même une ou deux pages de quelque livre fa- 
vori; l'esprit tombe à un état vacillant, incapable 
de continuité dans la pensée. 

<l Conscient de cet affaiblissement d'énergie, 
le malade tâche de la reconquérir; il prend un 
livre, résolu à ne pas céder à ses sensations d'in- 
capacité intellectuelle, de langueur psychique, 
de faiblesse cérébrale; mais souvent il découvre 
qu'il a perdu tout pouvoir d'équilibre mental, de 
concentration et de coordination de ses idées. 
Dans ses tentatives pour comprendre le sens de 
ce qu'il a sous les yeux, il lit et relit avec résolu- 
tion, avec une apparence d'énergie victorieuse 
certains passages frappants, mais sans être ca- 
pable de saisir un ensemble d'idées très sim- 
ples ou de poursuivre avec succès un raisonne- 
ment élémentaire. Cette tentative, surtout si 
elle est soutenue, de faire converger l'attention 
sur un point, accroît souvent la confusion de 
l'esprit et produit une sensation physique de las- 
situde cérébrale et de céphalalgie \ » 

Beaucoup de paralytiques généraux, après 
avoir traversé la période de suractivité intellec- 
tuelle, celle des projets gigantesques, des achats 
immodérés, des voyages sans motif, de la loqua- 
cité incessante, où la volonté est dominée par 

1. Forbes Winslow, On the obscure Diseases ofthe Brain, etc., 
p. 216. 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE L'ATTENTION VOLONTAIRE 101 

les réflexes, en viennent à la période où elle est 
impuissante par atonie; l'effort ne dure qu'un 
moment, jusqu'à ce que cette passivité toujours 
croissante aboutisse à la démence *. 

Le lecteur voit, sans commentaires, que les 
maladies de l'attention volontaire sont réducti- 
bles aux types déjà étudiés. Il est donc plus fruc- 
tueux, sans multiplier les exemples, de recher- 
cher ce que cet état de l'esprit qu'on nomme 
l'attention peut nous apporter de renseigne- 
ments sur la nature de la volonté et de sugges- 
tions pour les conclusions de ce travail. 

Je n'ai pas à* étudier l'attention, quelque inté- 
ressant et mal connu que soit ce sujet. La ques- 
tion ne peut être prise ici que de biais, c'est-à- 
dire qu'autant qu'elle touche à la volonté. Je 
réduirai mes conclusions sur ce point aux pro- 
positions suivantes : 

1° L'attention volontaire, celle dont on célè- 
bre d'ordinaire les merveilles, n'est qu 'une imi- 



1. Parmi ces malades, quelques-uns, assez rares, traversent 
une période de lutte qui montre bien en quelle mesure la 
volonté est maîtresse et comment elle finit par succomber : 
« J'ai vu à Bicêtre, dit Billod (loc. cit.), un paralytique général 
dont le délire des grandeurs était aussi prononcé que possible, 
s'évader, se rendre pieds nus, par une pluie battante et de nuit, 
de Bicêtre aux Batignolles. Le malade resta dans le monde un 
an entier, pendant lequel il lutta de toute sa volonté contre son 
délire intellectuel, sentant très bien qu'à la première idée fausse 
on le ramènerait à Bicêtre. Il y revint cependant. —J'ai rencon- 
tré plusieurs autres exemples de cette intégrité de la volonté se 
conservant assez longtemps chez les paralytiques généraux. » 

6. 



yGoogk 



102 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

tation artificielle, instable et précaire, de l'at- 
tention spontanée. 

2° Celle-ci seule est naturelle et efficace. 

3° Elle dépend, quant à son origine et à sa 
durée, de certains états affectifs, de la présence 
de sentiments agréables ou desagréables; en un 
mot, elle est sensitive dans son origine, ce qui 
la rapproche des réflexes. 

4° Les actions d'arrêt paraissent jouer un rôle 
important, mais mal connu, dans le méca- 
nisme de l'attention. 

Pour justifier ces propositions, il est bon 
d'examiner d'abord ^'attention spontanée et de 
la prendre sous ses formes les plus diverses. 
L'animal en arrêt qui guette sa proie, l'enfant 
qui contemple avec ardeur quelque spectacle 
banal, l'assassin qui attend sa victime au coin 
d un bois (ici l'image remplace la perception de 
l'objet réel), le poète possédé par une vision in- 
térieure, le mathématicien qui poursuit la so- 
lution d'un problème * : tous présentent essen- 
tiellement les mêmes caractères externes et in- 
ternes. 

L'état d'attention intense et spontanée, je le 
définirais volontiers, comme Sergi, une différen- 
ciation de la perception produisant une plus 
grande énergie psychique dans certains centres 

1. 11 ne s'agit, bien entendu, que de ceux qui sont poètes ou 
mathématiciens par nature, non par éducation. 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE h 9 ATTENTION VOLONTAIRE 103 

nerveux avec une sorte de catalepsie tempo- 
raire des autres centres *. Mais je n'ai pas à étu- 
dier l'attention en elle-même ; ce qui nous im- 
porte, c'est de déterminer son origine, sa cause. 
Il est clair que, dans les états ci-dessus énu- 
mérés et leurs analogues, la vraie cause est un 
état affectif, un sentiment de plaisir, d'amour, 
de haine, de curiosité : bref, un état plus ou 
moins complexe, agréable, désagréable ou mixte. 
C'est parce que la proie, le spectacle, l'idée de 
la victime, le problème à résoudre produisent 
chez l'animal, l'enfant, l'assassin, le mathémati- 
cien, une émotion intense et suffisamment du- 
rable qu'ils sont attentifs. Otez l'émotion, tout 
disparaît. Tant qu'elle dure, l'attention dure. 
Tout se passe donc ici àla manière de ces réflexes 

1. « Le processus si compliqué de l'attention est déterminé par 
les mêmes conditions anatoino-physiologiques des organes encé- 
phaliques qui se rencontrent plus simples dans l'excitation sen- 
sitive. Ces conditions dépendent du processus continu de diffé- 
renciation que subissent les éléments nerveux. Nous avons déjà 
vu un premier processus de différenciation dans le passage de 
l'onde (nerveuse) diffuse à l'onde restreinte, c'est-à-dire dans le 
passage de la sensation à la perception distincte : ce qui 
implique une localisation cérébrale. C'est un processus de diffé- 
renciation encore plus grand que nous nommons attention : 
l'onde excitatrice devient plus restreinte et plus intense, plus 
localisée et plus directe : par suite, le phénomène entier prend 
une forme claire et distincte. » (Sergi, Tporia fisiologica délia 
percezione, ch. XII, p. 216. Outre ce substantiel chapitre, on 
pourra consulter sur l'attention étudiée du point de vue de la 
psychologie nouvelle : Lewes, Problems of life and Mind, 3 e série, 
p. 184; Maudsley, Physiol. de l'esprit, trad. française, p. 457; 
Wundt, Grundzùge der physiol. Psychologie, 2 e éd., p. 391 ; Fer- 
rier, Les fonctions du cerveau, § 102.) 



yGoogk 



104 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

qui paraissent continus, parce qu'une excitation 
sans cesse répétée et toujours la même les main- 
tient, jusqu'au moment où l'épuisement ner- 
veux se produit. 

Veut-on la contre-épreuve? Qu'on remarque 
que les enfants, les femmes et en. général les 
esprits légers ne sont capables d'attention que 
pendant un temps très court; parce que les 
choses n'éveillent en eux que des sentiments 
superficiels et instables; qu'ils sont complè- 
tement inattentifs aux qesstions élevées, com- 
plexes, profondes, parce qu'elles les laissent 
froids; qu'ils sont au contraire attentifs aux 
choses futiles, parce qu'elles les intéressent. Je 
pourrais rappeler encore que l'orateur et l'écri- 
vain maintiennent l'attention de leur public en 
«'adressant à leurs sentiments (agrément, ter- 
reur, etc.) . On peut tourner et retourner la ques- 
tion en tous sens; la même conclusion s'im- 
pose et je n'insisterais pas sur un fait évident, 
si les auteurs qui ont étudié l'attention ne me 
paraissaient avoir oublié cette influence capitale. 

A ce compte, on doit dire que l'attention 
spontanée donne un maximum d'effet avec un 
minimum d'effort; tandis que l'attention volon- 
taire donne un minimum d'effet avec un maxi- 
mum d'effort et que cette opposition est d'au- 
tant plus tranchée que l'une est plus spontanée 
et l'autre plus volontaire. A son plus haut degré, 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE L* ATTENTION VOLONTAIRE 105 

l'attention volontaire est un état artificiel où, à 
l'aide de sentiments factices, nous maintenons 
à grand'peine certains états de conscience qui 
ne tendent qu'à s'évanouir (par exemple, quand 
nous poursuivons par politesse une conversation 
très ennuyeuse). Dans un cas, ce qui détermine 
cette spécialisation de la conscience, c'est toute 
notre individualité; dans le second, c'est une 
portion extrêmement faible et restreinte de 
notre individualité. 

Bien des questions se poseraient ici; mais, 
je le répète, je n'ai pas à étudier l'attention en 
elle-même. J'avais simplement à montrer (ce 
qui, je l'espère, ne laisse aucun doute) qu'elle 
est dans son origine de la nature des réflexes; 
que sous sa forme spontanée elle a leur régula- 
rité et leur puissance d'action; que, sous sa 
forme volontaire, elle est beaucoup moins régu- 
lière et puissante; mais que, dans les deux cas, 
c'est une excitation sensitive qui la cause, la 
maintient et la mesure. 

On voit une fois de plus que le volontaire est 
fait avec l'involontaire, s'appuie sur lui, tire de 
lui sa force et est, en comparaison, bien fragile. 
L'éducation de l'attention ne consiste en défi- 
nitive qu'à susciter et à développer ces senti- 
ments factices et à tâcher de les rendre stables 
par la répétition; mais, comme il n'y a pas de 
création ex nihilo, il leur faut une base natu- 



y Google 



106 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

relie, si mince qu'elle soit. Pour conclure sur 
ce point, j'avouerai que j'accepte pour mon 
compte le paradoxe si souvent combattu d'Hel- 
vétius « que toutes les différences intellectuelles 
entre les hommes ne viennent que de l'atten- 
tion », sous la réserve qu'il s'agit de l'attention 
spontanée seule; mais alors tout se réduit à 
dire que les différences entre les hommes sont 
innées et naturelles. 

Après avoir montré comment l'attention se 
produit, il reste à chercher comment elle se 
maintient. La difficulté ne porte que sur l'atten- 
tion voulue. Nous avons vu, en effet, que le 
maintien de l'attention spontanée s'explique 
de lui-même. Elle est continue, parce que 
l'excitation qui la cause est continue. Par contre, 
plus l'attention est volontaire, plus elle requiert 
d'effort et plus elle est instable. Les deux cas 
se réduisent à une lutte entre des états de con- 
science. Dans le premier cas, un état de con- 
science (ou pour mieux dire un groupe d'états)' 
est tellement intense qu'il n'y a contre lui au- 
cune lutte possible et qu'il s'impose de vive force. 
Dans le second cas, le groupe n'a pas de lui- 
même une intensité suffisante pour s'imposer : 
il n'y parvient que par une force additionnelle, 
qui est l'intervention de la volonté. 

Par quel mécanisme agit-elle? Autant qu'il 
semble, par un arrêt de mouvements. Nous re- 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE L* ATTENTION VOLONTAIRE 107 

venons ainsi à ce problème de l'inhibition, plus 
obscur ici que partout ailleurs. Voyons ce qu'on 
peut supposer à cet égard. D'abord, il est à peine 
nécessaire de rappeler que le cerveau est un 
organe moteur, c'est-à-dire qu'un grand nombre 
de ses éléments sont consacrés à produire du 
mouvement et qu'il n'y a pas un seul état de 
conscience qui ne contienne à un degré quel- 
conque des éléments moteurs. Il s'ensuit que 
tout état d'attention implique l'existence de ces 
éléments. « Dans les mouvements de nos mem- 
bres et de notre corps, nous avons le sentiment 
très net d'une opération 1 . Nous lavons à un 
degré moindre dans l'ajustement délicat de nos 
yeux, de nos oreilles, etc. Nous ne le recon- 
naissons que par induction dans l'ajustement 
encore plus délicat de l'attention et de la com- 
préhension, qui sont aussi, et sans métaphore, 
des actes de l'esprit. Les combinaisons intellec- 
tuelles les plus pures impliquent des mouve- 
ments (avec les sentiments concomitants) aussi 
nécessairement que la combinaison des muscles 
pour manipuler. Le sentiment d effort ou de 
repos éprouvé, quand nous cherchons ou trou- 
vons notre route à travers une masse d'idées 
obscures et enchevêtrées, n'est qu'une forme 
affaiblie du sentiment que nous avons en cher- 

1. Lewes, Problème oflife and Mhid, 3« séries, p. 397. 

Digitized by VjOOQIC 



108 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

chant ou en trouvant notre route dans une forêt 
épaisse et sombre. » 

Rappelons encore que tout état de conscience, 
surtout lorsqu'il est très intense, tend à passer 
à l'acte, à se traduire en mouvements, et que, 
dès qu'il entre dans sa phase motrice, il perd de 
sop intensité, il est en déclin, il tend à dispa- 
raître de la conscience. — Mais un état de con- 
science actuel a une autre manière de se dé- 
penser : c'est de transmettre sa tension à d'au- 
tres états d'après le mécanisme de l'association. 
C'est, si l'on veut, une dépense interne au lieu 
d'une dépense externe. Toutefois, l'association 
qui part de l'état présent ne se fait pas d'une 
seule manière. Dans l'attention spontanée, cer- 
taines associations prévalent seules et d'elles- 
mêmes, par leur propre intensité. Dans l'atten- 
tion voulue (la réflexion en représente la forme 
la plus élevée), nous avons conscience d'une 
irradiation en divers sens. Bien mieux, dans les 
cas où nous avons beaucoup de peine à être 
attentifs, les associations qui prévalent sont 
celles que nous ne voulons pas, c'est-à-dire qui 
ne sont pas choisies, affirmées comme devant 
être maintenues. 

Par quel moyen donc les plus faibles sont- 
elles maintenues? Pour nous représenter, dans 
la mesure possible, ce qui se passe en pareil cas, 
considérons des faits analogues, mais d'un ordre 



y Google 



AFFAIBLISSEMENTS DE L* ATTENTION VOLONTAIRE 109 

plus palpable. Prenons un homme qui apprend 
à jouer d'un instrument, à manier un outil, ou 
mieux encore un enfant qui apprend à écrire. 
Au début, il produit un grand nombre de mou- 
vements complètement inutiles; il fait mouvoir 
sa langue, sa tête, sa face, ses jambes, ce n'est 
que peu à peu qu'il apprend à tenir ses organes 
en sujétion et à se restreindre aux mouvements 
nécessaires des mains et des yeux. 

Dans l'attention voulue, les choses se passent 
d'une manière analogue. Les associations qui 
diffusent en tous sens- sont assimilables à ces 
mouvements inutiles. Le problème, dans un 
cas comme dans l'autre, c'est de $ubstituer une 
diffusion limitée, restreinte, à une diffusion illi- 
mitée. Pour cela, nous enrayons les associations 
inutiles à notre but. A proprement parler, nous 
ne supprimons pas des états de conscience, mais 
nous empêchons qu'ils se survivent en éveillant 
des états analogues et qu'ils prolifèrent à leur 
gré. On sait d'ailleurs que cette tentative est 
souvent impuissante, toujours pénible et, dans 
certains cas, incessamment répétée. En même 
temps que nous empêchons cette diffusion en 
tous sens, la force nerveuse disponible est éco- 
nomisée à notre profit. Diminuer la diffusion 
inutile, c'est augmenter la concentration utile. 

Telle est l'idée qu'on peut se faire de ce phé- 
nomène obscur, quand on essaye d'en pénétrer 

RlBOT. — Volonté, 7 

Digitized by VjOOQIC 



110 LES MALADIES DB LA VOLONTÉ 

le mécanisme, au lieu d'avoir recours à une 
prétendue «c faculté » d'attention qui n'explique 
rien. On doit d'ailleurs reconnaître avec Ferrier 
« que le fondement physiologique, sur lequel 
repose ce contrôle de l'idéation, est une question 
fort délicate et à peine susceptible d'une dé- 
monstration expérimentale '. » Ajoutons que ce 
qui précède ne prétend qu'à être une approxi- 
mation, non une explication. 

1. On lira avec profit les deux paragraphes (Fonctions du cerveau, 
§ 103, 104) qu'il a consacrés à cette question. Il a surtout bien 
montré comment la suppression des mouvements va de pair avec 
l'accroissement d'attention, spontanée ou volontaire : 

« La faculté de fixer l'attention et de concentrer la conscience 
dépend de l'inhibition du mouvement» Pendant le temps où nous 
sommes occupés par une idéation attentive, nous supprimons 
les mouvements actuels, mais nous maintenons en état de tension 
plus ou moins considérable les centres du mouvement ou des 
mouvements auxquels sont unis les divers facteurs sensitifs de 
l'idéation. 

« En réprimant la tendance à la diffusion externe dans les 
mouvements actuels, nous augmentons la diffusion interne et 
nous concentrons la conscience. Car le degré de conscience est 
inversement proportionnel à la quantité de diffusion externe 
active. Dans l'attention la plus intense, tout mouvement qui 
diminuerait la diffusion interne est également arrêté. Aussi, quand 
nous pensons profondément, les actions automatiques elles-mêmes 
sont arrêtées, et on peut remarquer qu'un homme qui, en se 
promenant, tombe dans une méditation profonde, s'arrête ei 
reste en repos. » 



yGoogk 



CHAPITRE IV 



LE RÈGNE DES CAPRICES 



Vouloir, c'est choisir pour agir : telle est pour 
nous la formule de la volonté normale. Les ano- 
malies étudiées jusqu'ici se réduisent à deux 
grands groupes : l'impulsion manque, et aucune 
tendance à agir ne se produit (aboulie); l'impul- 
sion trop rapide ou trop intense empêche le 
choix. Avant d'examiner les cas d'anéantisse- 
ment de la volonté, c'est-à-dire ceux où il n'y 
a ni choix ni actes, étudions un type de carac- 
tère dans lequel la volonté ne se constitue pas 
ou ne le fait que sous une forme chancelante, 
instable et sans efficacité. Le meilleur exemple 
qu'on en puisse donner, c'est le caractère hys- 
térique. A proprement parler, nous rencontrons 
ici moins un désordre qu'un état constitutionnel. 
L'impulsion irrésistible simple est comme une 
maladie aiguë; les impulsions permanentes et 



y Google 



112 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

invincibles ressemblent à une maladie chroni- 
que, le caractère hystérique est une diathèse. 
C'est un état où les conditions d'existence de la 
volition manquent presque toujours. 

J'emprunte au portrait que le D r Huchard a 
récemment tracé du caractère des hystériques 
les traits qui se rapportent à notre sujet : 

« Un premier trait de leur caractère est la 
mobilité. Elles passent d'un jour, d'une heure, 
d'une minute à l'autre avec une incroyable 
rapidité de la joie à la tristesse, du rire aux 
pleurs; versatiles, fantasques ou capricieuses, 
elles parlent dans certains moments avec une 
loquacité étonnante, tandis que dans d'autres 
elles deviennent sombres et taciturnes, gardent 
un mutisme complet ou restent plongées dans 
un état de rêverie ou de dépression mentale; 
elles sont alors prises d'un sentiment vague et 
indéfinissable de tristesse avec sensation de ser- 
rement à la gorge, de boule ascendante, d'op- 
pression épigastrique ; elles éclatent en san- 
glots, ou elles vont cacher leurs larmes dans la 
solitude, qu'elles réclament et qu'elles recher- 
chent ; d'autres fois, au contraire, elles se met- 
tent à rire d'une façon immodérée, sans motifs 
sérieux. Elles se comportent, dit Ch. Richet, 
comme les enfants que Ton fait rire aux éclats 
alors qu'ils ont encore sur la joue les larmes 
qu'ils viennent de répandre. 



y Google 



LE RÈGNE DES CAPRICES 113 

« Leur caractère change comme les vues 
d'un kaléidoscope, ce qui a pu faire dire avec 
raison par Sydenham que ce qu'il y a de plus 
constant chez elles c'est leur inconstance. Hier, 
elles étaient enjouées, aimables et gracieuses ; 
aujourd'hui, elles sont de mauvaise humeur, 
susceptibles et irascibles, se fâchant de tout et 
de rien, maussades et boudeuses par caprice, 
mécontentes de leur sort; rien ne les intéresse, 
elles s'ennuient de tout. Elles éprouvent une 
antipathie très grande contre une personne 
qu'hier elles aimaient et estimaient, ou au 
contraire témoignent une sympathie incom- 
préhensible pour telle autre : aussi poursuivent- 
elles de leur haine certaines personnes avec 
autant d'acharnement qu'elles avaient autre- 
fois mis de persistance à les entourer d'affec- 
tion 

« Parfois leur sensibilité est exaltée par les 
motifs les plus futiles, alors qu'elle est à peine 
touchée par les plus grandes émotions : elles 
restent presque indifférentes, impassibles même 
à l'annonce d'un vrai malheur, et elles versent 
d'abondantes larmes, s'abandonnent au déses- 
poir le plus profond pour une simple parole 
mal interprétée et transforment en offense la 
plus légère plaisanterie. Cette sorte d'ataxie 
morale s'observe encore pour leurs intérêts les 
plus chers : celle-ci a l'indifférence la plus com- 



y Google 



114 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

plète pour l'inconduite de son mari; celle-là 
reste froide devant le danger qui menace sa for- 
tune. Tour à tour douces et emportées, dit 
Moreau (de Tours), bienfaisantes et cruelles, 
impressionnables à l'excès, rarement maîtresses 
de leur premier mouvement, incapables de ré- 
sister à des impulsions de la nature la plus 
opposée, présentant un défaut d'équilibre entre 
les facultés morales supérieures, la volonté, la 
conscience, et les facultés inférieures, instincts, 
passions et désirs. 

« Cette extrême mobilité dans leur état d'es- 
prit et leurs dispositions affectives, cette insta- 
bilité de leur caractère, ce défaut de fixité, 
cette absence de stabilité dans leurs idées M 
leurs volitions, rendent compte de l'impossibi- 
lité où elles se trouvent de porter longtemps 
leur attention sur une lecture, une étude ou un 
travail quelconque. 

« Tous ces changements se reproduisent avec 
la plus grande rapidité. Chez elles, les impul- 
sions ne sont pas, comme chez les épileptiques, 
privées absolument du contrôle de l'intelli- 
gence; mais elles sont vivement suivies de 
l'acte. C'est ce qui explique ces mouvements 
subits de colère et d'indignation, ces enthou- 
siasmes irréfléchis, ces affolements de déses- 
poir, ces explosions de gaieté folle, ces grands 
élans d'affection, ces attendrissements rapides, 



y Google 



LE RÈGNE DBS CAPRICES 115 

ou ces brusques emportements pendant les- 
quels, agissant comme des enfante gâtés, elles 
trépignent du pied, brisent les meubles, éprou- 
vent un besoin irrésistible de frapper 

ce Les hystériques s'agitent, et les passions 
les mènent. Toutes les diverses modalités de 
leur caractère, de leur état mental, peuvent 
presque se résumer dans ces mots : elles ne 
savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veu- 
lent pas vouloir. C'est bien, en effet, parce que 
leur volonté est toujours chancelante et défail- 
lante, c'est parce qu'elle est sans cesse dans un 
état d'équilibre instable, c'est parce qu'elle 
tourne au moindre vent comme la girouette 
sur nos toits, c'est pour toutes ces raisons que 
les hystériques ont cette mobilité, cette incon- 
stance et cette mutabilité dans leurs désirs, 
dans leurs idées et leurs affections \ » 

Ce portrait si complet nous permet d'abréger 
les commentaires. Il a mis sous les yeux du 
lecteur cet état d'incoordination, de rupture 
d'équilibre, d'anarchie, d' « ataxie morale » ; 
mais il nous reste à justifier notre assertion du 
début : qu'il y a ici une impuissance constitu- 
tionnelle de la volonté ; qu'elle ne peut naître, 
parce que ses conditions d'existence manquent. 
Pour des raisons de clarté, j'anticiperai sur ce 

1. Axenfeld et Huchard, Traité des névroses, 2 6 édition, 1883, 
p. 958-971. 



y Google 



116 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

qui sera établi avec plus de détails et de preuves 
dans les conclusions de cet ouvrage. 

Si nous prenons une personne adulte, douée 
d'une volonté moyenne, nous remarquerons 
que son activité (c'est-à-dire son pouvoir de 
produire des actes) forme en gros trois étages : 
au plus bas, les actes automatiques, réflexes 
simples ou composés, habitudes; au-dessus, les 
actes produits par les sentiments, les émotions 
et les passions; plus haut, les actes raisonnables. 
Ce dernier étage suppose les deux autres, re- 
pose sur eux et par conséquent en dépend, quoi- 
qu'il leur donne la coordination et l'unité. Les 
caractères capricieux dont l'hystérique est le type 
n'ont que les deux formes inférieures ; la troi- 
sième est comme atrophiée. Par nature, sauf de 
rares exceptions, l'activité raisonnable est tou- 
jours la moins forte. Elle ne l'emporte qu'à 
condition que les idées éveillent certains senti- 
ments qui sont, bien plus que les idées, aptes à 
se traduire en actes. Nous avons vu que plus les 
idées sont abstraites, plus leurs tendances mo- 
trices sont faibles. Chez les hystériques, les idées 
régulatrices ne naissent pas ou restent à l'état 
sec. C'est parce que certaines notions d'ordre 
rationnel (utilité, convenance, devoir, etc.) 
restent à l'état de conceptions simples, qu'elles 
ne sont pas senties par l'individu, qu'elles ne 
produisent en lui aucun retentissement affectif, 



yGoogk 



LE RÈGNE DES CAPRICES 117 

qu'elles n'entrent pas dans sa substance, mais 
demeurent comme un apport étranger, — c'est 
pour cela qu'elles sont sans action et, en pra- 
tique, comme si elles n'existaient pas. Le pou- 
voir d'agir de l'individu est tronqué et incom- 
plet. La tendance des sentiments et des passions 
à se traduire en actes est doublement forte : 
par elle-même et parce qu'il n'y a rien au-dessus 
d'elle qui l'enraye et lui fasse contre-poids; et 
comme c'est un caractère des sentiments d'aller 
droit au but, à la manière des réflexes, d'avoir 
une adaptation en un seul sens, unilatérale (au 
contraire de l'adaptation rationnelle, qui est 
multilatérale), les désirs, nés promptement, im- 
médiatement satisfaits, laissent la place libre 
à d'autres, analogues ou opposés, au gré des 
variations perpétuelles de l'individu. 11 n'y a 
plus que des caprices, tout au plus des vel- 
léités, une ébauche informe de volition 4 . 

Ce fait que le désir va dans une seule direc- 
tion et tend à se dépenser sans retard, n'explique 
pas cependant l'instabilité de l'hystérique ni 
son absence de volonté. Si un désir toujours 
satisfait renaît toujours, il y a stabilité. La pré- 
dominance de la vie affective n'exclut pas né- 
cessairement la volonté : une passion intense, 

1. Notons en passant combien il est nécessaire en psychologie 
de tenir compte de la gradation ascendante des phénomènes. 
La volition n'est pas un état net et tranché, qui existe ou. 
n'existe pas; il y a des ébauches et des essais. 

7. 

Digitized by VjOOQlC 



118 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

stable, consentie, est la base même de toutes 
les volontés énergiques. On la trouve chez les 
grands ambitieux, chez le martyr inébranlable 
dans sa foi, chez le Peau-Rouge narguant ses 
ennemis au milieu des tourments. Il faut donc 
chercher plus profondément la cause de cette 
instabilité chez l'hystérique, et cette cause ne 
peut être qu'un état de l'individualité, c'est-à- 
dire, en fin de compte, de l'organisation. Nous 
appelons une volonté ferme celle dont le but, 
quelle qu'en soit la nature, est fixe. Que les cir- 
constances changent, les moyens changent; il 
se fait des adaptations successives au nouveau 
milieu; mais le 'centre vers lequel tout con- 
verge ne change pas. Sa stabilité traduit la per- 
manence du caractère dans l'individu. Si le 
même but reste choisi, agréé, c'est qu'au fond 
l'individu reste le même. Supposons au con- 
traire un organisme à fonctions instables, dont 
l'unité — qui n'est qu'un consensus — est sans 
cesse défaite et refaite sur un nouveau plan, 
suivant la variation brusque des fonctions qui 
la composent; il est clair qu'en pareil cas le 
choix peut à peine naître, ne peut durer, et 
qu'il n'y a plus que des velléités et des caprices. 
C'est ce qui advient chez l'hystérique. L'insta- 
bilité est un fait. Sa cause très probable est 
dans les troubles fonctionnels. L'anesthésie des 
sens spéciaux ou de la sensibilité générale, les 



yGbogk 



LE RÈGNE DES CAPRICES 119 

hyperesthésies, les désordres de la motilité, 
contractures, convulsions, paralysies, les trou- 
bles des fonctions organiques, vaso-motrices, 
secrétaires, etc., qui se succèdent ou coexistent, 
tiennent l'organisme en état perpétuel d'équi- 
libre instable 1 , et le caractère qui n'est que 
l'expression psychique de l'organisme varie de 
même. On caractère stable sur des bases si 
chancelantes serait un miracle. Nous trouvons 
donc ici la vraie cause de l'impuissance de la 
volonté à être, et cette impuissance est, comme 
nous l'avons dit, constitutionnelle. 

Des faits, en apparence contradictoires, con- 
firment cette thèse. Les hystériques sont quel • 
quefois possédées par une idée fixe, invincible. 
L'une se refuse à manger, une autre à parler, 
une autre à voir, parce que le travail de la di- 
gestion, l'exercice de la voix ou de la vision dé- 
termineraient, à ce qu'elles prétendent, une 
douleur. Plus fréquemment, on rencontre ce 
genre de paralysie qui a été appelée « psychi- 
que » ou «idéale ». L'hystérique reste couchée 
des semaines, des mois et même des années, 
se croyant incapable de rester debout ou de 
marcher. Un choc moral ou tout simplement 
l'influence d'une personne qui gagne sa con- 
fiance ou agit avec autorité produit la guérison. 

1. Pour les détails des faits, voir l'ouvrage cité, p. 987-1043» 



y Google 



120 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

L'une se met à marcher à l'annonce d'un incen- 
die, une autre se lève et va à la rencontre d'un 
frère absent depuis longtemps, une autre se dé- 
cide à manger par crainte du médecin. Briquet, 
dans son Traité de V hystérie, rapporte plu- 
sieurs cas de femmes qu'il a guéries, en leur ins- 
pirant la foi en leur guérison. On pourrait men- 
tionner encore bon nombre de ces guérisons 
dites miraculeuses, qui ont défrayé la curiosité 
publique depuis l'époque du diacre Paris jusqu'à 
nos jours. 

Les causes physiologiques de ces paralysies 
sont très discutées. Dans l'ordre psychologique» 
nous constatons l'existence d'une idée fixe dont 
le résultat est un arrêt. Comme une idée 
n'existe pas par elle-même et sans certaines con- 
ditions cérébrales, comme elle n'est qu'une par- 
tie d'un tout psychophysiologique, — la partie 
consciente, — il faut admettre qu'elle répond à 
un état anormal de l'organisme, peut-être des 
centres moteurs et qu'elle tire de là son origine. 
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas là, comme cer- 
tains médecins l'ont soutenu avec insistance, 
une « exaltation » de la volonté ; c'en est au con- 
traire l'absence. Nous retrouvons un type mor- 
bide déjà étudié et qui ne diffère des impulsions 
irrésistibles que dans la forme : il est inhibi- 
toire. Mais il n'y a contre l'idée fixe aucune 
réaction venant directement de l'individu. C'est 



y Google 



LE RÈGNE DES CAPRICES 121 

une influence étrangère qui s'impose et produit 
un état de conscience contraire, avec les senti- 
ments et états physiologiques concomitants. Il 
en résulte une impulsion puissante à Faction, 
qui supprime et remplace l'état d'arrêt; mais 
c'est à peine une volition, tout au plus une voli- 
tion avec l'aide d'autrui. 

Ce groupe de faits nous conduit donc à la 
même conclusion : impuissance de la volonté à 
se constituer \ 



1. Pour les faits, voir Briquet, Traité de l'hystérie, en. X; 
Axenfeld et Huchard, ouv. cité, p. 967-1012; Cruveilhier, Anatomie 
pathologique, liv. XXXV, p. 4 ; Macario, Ann. médico-psychoL, 
tome III, p. 62; Ch. Richet, Revue des Deux-Mondes, 15 jan- 
vier 1880; P. Richer, Études cliniques sur l'hystéro-épilepsie, etc., 
3* p., ch. II, et les notes historiques. 



yGoogk 



Digitized by VjOOQIC 



CHAPITRE V 

l'anéantissement de la volonté 

Les cas d'anéantissement de la volonté, dont 
nous abordons maintenant l'étude, sont ceux, où 
il n'y a ni choix ni actes. Lorsque toute l'acti- 
vité psychique est ou semble complètement 
suspendue, comme dans le sommeil profond, 
Tanesthésie provoquée, le coma et les états ana- 
logues, c'est un retour à la vie végétative : 
nous n'avons rien à en dire; la volonté disparaît, 
parce que tout disparaît. Ici, il s'agit des cas où 
une forme d'activité mentale persiste, sans qu'il 
y ait aucune possibilité de choix suivi d'acte. Cet 
anéantissement de la volonté se rencontre dans 
l'extase et le somnambulisme. 



1 

On a distingué diverses sortes d'extase : pro- 
fane, mystique, morbide, physiologique, cata- 



y Google 



124 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

leptique, somnambulique, etc. Ces distinctions 
n'importent pas ici, l'état mental restant au 
fond le même. La plupart des extatiques attei- 
gnent cet état naturellement, par un effet de 
leur constitution. D'autres secondent la nature 
par des procédés artificiels. La littérature reli- 
gieuse et philosophique de l'Orient, de l'Inde 
en particulier, abonde en documents dont on a 
pu extraire une sorte de manuel opératoire 
pour parvenir à l'extase. Se tenir immobile, re- 
garder fixement le ciel, ou un objet lumineux, 
ou le bout du nez, ou son nombril (comme les 
moines du Mont-Athos appelés omphalopsy- 
ches ), répéter continuellement le monosyllabe 
Oum (Brahm), en se représentant l'être su- 
prême; « retenir son haleine », c'est-à-dire ra- 
lentir sa respiration; « ne s'inquiéter ni du 
temps ni du lieu » : tels sont les moyens qui 
« font ressembler à la lumière paisible d'une 
lampe placée en un lieu où le vent ne souffle 
pas* ». 



1. Bhagavad-gita, lecture 6«. — Les docteurs bouddhistes admet- 
tent quatre degrés dans la contemplation qui conduit au nirvana 
terrestre. 

Le premier degré est le sentiment intime de bonheur qui naît 
dans l'âme de l'ascète quand il se dit enfin arrivé à distinguer 
la nature des choses. Le yogui est alors détaché de tout désir 
autre que le nirvana; il juge et raisonne encore; mais il est 
affranchi de toutes les conditions du péché et du vice. 

Au second degré, le vice et le péché ne le souillent plus, mais 
en outre il a mis de côté le jugement et le raisonnement; son 
intelligence ne se fixe que sur le nirvana, ne ressent que le 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 125 

Quand cet état est atteint, l'extatique présente 
certains caractères physiques : tantôt immobile 
et muet, tantôt traduisant la vision qui le pos- 
sède par des paroles, des chants, des attitudes. 
Rarement il se déplace. Sa physionomie est ex- 
pressive; mais ses yeux, même ouverts, ne 
voient pas. Les sons n'agissent plus; sauf, dans 
quelques cas, la voix d'une certaine personne. 
La sensibilité générale est éteinte; nul contact 
n'est senti; ni piqûre ni brûlure n'éveillent la 
douleur. 

Ce qu'il éprouve intérieurement, l'extatique 
seul peut le dire, et, s'il n'en gardait au réveil 
un souvenir très net, les profanes en seraient ré- 
duits aux inductions. Leurs récits et leurs 
écrits montrent, au milieu des différences de 
races, de croyance, d'esprit, de temps et de lieu t 
une frappante uniformité. Leur état mental se 
réduit à une idée-image unique ou servant de 



plaisir de la satisfaction intérieure, sans le juger ni même le 
comprendre. 

Au troisième degré, le plaisir de la satisfaction a disparu, le 
sage est tombé dans l'indifférence à l'égard du bonheur qu'éprou- 
vait encore son intelligence. Tout le plaisir qui lui reste, c'est 
un vague sentiment de bien-être physique dont tout son corps 
est inondé; il a encore une conscience confuse de lui-même. 

Enfin, au quatrième degré, le yogui ne possède plus ce senti- 
ment de bien-être physique, tout obscur qu'il est ; il a également 
perdu toute mémoire; il a même perdu le sentiment de son 
indifférence. Libre de tout plaisir et de toute douleur, il est 
parvenu à l'impassibilité, aussi voisine du nirvana qu'elle peut 
Têtre durant cette vie. (Barth. Saint-Hilaire, Le Bouddha et sa 
religion, p. 136, 137.) 



y Google 



426 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

noyau à un groupe unique qui occupe toute la 
conscience et s'y maintient avec une extrême 
intensité. Plusieurs mystiques ont décrit cet 
état avec une grande délicatesse, avant tous 
sainte Thérèse. J'extrais donc quelques passages 
de son autobiographie, pour mettre sous les 
yeux du lecteur une description authentique de 
l'extase. 

Pour s'unir à Dieu, il y a quatre degrés 
« d'oraison », qu'elle compare à quatre manières 
de plus en plus faciles d'arroser un jardin, ce la 
première en tirant de l'eau du puits à force de 
bras, et c'est là un rude travail; la seconde 
en la tirant avec une noria (machine hydrau- 
lique), et l'on obtient ainsi avec une moindre 
fatigue une plus grande quantité d'eau; la troi- 
sième en faisant venir l'eau d'une rivière ou 
d'un ruisseau; la quatrième et sans comparaison 
la meilleure, c'est une pluie abondante. Dieu 
lui même se chargeant d'arroser, sans la moin- 
dre fatigue de notre part » (ch. XI). 

Aux deux premiers degrés, il n'y a encore que 
des essais d'extase que la sainte note en passant: 
« Quelquefois, au milieu d'une lecture, j'étais 
tout à coup saisie du sentiment de la présence 
de Dieu. Il m'était absolument impossible de 
douter qu'il ne fût au dedans de moi ou que je 
fusse abîmée toute en lui. Ce n'était pas là une 
vision... Elle suspend l'àme de telle sorte qu'elle 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 127 

semble être tout entière hors d'elle-même. La 
volonté aime, la mémoire me paraît presque 
perdue, l'entendement n'agit point, néanmoins 
il ne se perd pas. » — A un degré plus haut qui 
n'est « ni un ravissement ni un sommeil spiri- 
tuel », « la seule volonté agit, et, sans savoir 
comment elle se rend captive, elle donne sim- 
plement à Dieu son consentement, afin qu'il 
l'emprisonne, sûre de tomber dans les fers de 
celui qu'elle aime... L'entendement et la mé- 
moire viennent au secours de la volonté, afin 
qu'elle se rende de plus en plus capable de jouir 
d'un si grand bien. Quelquefois pourtant, leur 
secours ne sert qu'à la troubler dans cette in- 
time union avec Dieu. Mais alors la volonté, 
sans se mettre en peine de leur importunité, doit 
se maintenir dans les délices et le calme pro- 
fond dont elle jouit. Vouloir fixer ses deux puis- 
sances [facultés] serait s'égarer avec elle. Elles 
sont alors comme des colombes qui, mécon- 
tentes de la nourriture que leur maître leur 
donne sans aucun travail de leur part, vont en 
chercher ailleurs, mais qui, après une vaine 
recherche, se hâtent de revenir au colombier. » 
A. ce degré, « je regarde comme un très grand 
avantage, lorsque j'écris, de me trouver actuel- 
lement dans l'oraison dont je traite, car je vois 
clairement alors que ni l'expression ni la pensée 
ne viennent de moi; et quand c'est écrit, je ne 



y Google 



128 LES MALADIES I>E LA VOLONTÉ 

puis plus comprendre cotament j'ai pu le faire, 
ce qui m'arrive souvent. » 

Au troisième degré, voici l'extase : ce Cet état 
est un sommeil des puissances [facultés] où, sans 
être entièrement perdues en Dieu, elles n'enten- 
dent pourtant pas comment elles opèrent... On 
dirait quelqu'un qui, soupirant après la mort, 
tient déjà en main le cierge bénit et n'a plus 
qu'un souffle à exhaler pour se voir au comble 
de ses désirs. C'est pour l'âme une agonie pleine 
d'inexprimables délices, où elle se sent presque 
entièrement mourir à toutes les choses du 
monde et se repose avec ravissement dans la 
jouissance de son Dieu. Je ne trouve point d'au- 
tres termes pour peindre ni pour expliquer ce 
qu'elle éprouve. En cet état, elle ne sait que 
faire : elle ignore si elle parle, si elle se tait, si 
elle rit, si elle pleure; c'est un glorieux délire, 
une céleste folie, une manière de jouir souve- 
rainement délicieuse... Tandis qu'elle cherche 
ainsi son Dieu, l'âme se sent avec un très vif et 
très suave plaisir défaillir presque tout entière; 
elle tombe dans une espèce d'évanouissement 
qui peu à peu enlève au corps la respiration et 
toutes les forces. Elle ne peut sans un très pé- 
nible effort faire même le moindre mouvement 
des mains. Les yeux se ferment sans qu'elle 
veuille les fermer, et, si elle les tient ouverts, 
elle ne voit presque rien. Elle est incapable de 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 429 

lire, en eût-elle le désir; elle aperçoit bien des 
lettres; mais, comme l'esprit n'agit pas, elle ne 
peut ni les distinguer ni les assembler. Quand 
on lui parle, elle entend le son de la voix, mais 
non des paroles distinctes. Aussi elle ne reçoit 
aucun service de ses sens... Toutes les forces 
extérieures l'abandonnent : sentant par là croître 
les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire... 
A la vérité, si j'en juge par mon expérience, 
cette oraison est dans les commencements de 
si courte durée, qu'elle ne se révèle pas d'une 
manière aussi manifeste par les marques exté- 
rieures et par la suspension des sens. Il est à 
remarquer, du moins à mon avis, que cette sus- 
pension de toutes les puissances ne dure jamais 
longtemps; c'est beaucoup quand elle va jus- 
qu'à une demi-heure, et je ne crois pas qu'elle 
m'ait jamais tant duré. Il faut l'avouer pour- 
tant, il est difficile d'en juger puisqu'on est 
alors privé de sentiment. Je veux simplement 
constater ceci : toutes les fois que cette suspen- 
sion générale a lieu, il ne se passe guère de 
temps sans que quelqu'une des puissances re- 
vienne à elle. La volonté est celle qui se main- 
tient le mieux dans l'union divine, mais les deux 
autres recommencent bientôt à l'importuner. 
Comme elle est dans le calme, elle les ramène 
et les suspend de nouveau; elles demeurent 
ainsi tranquilles quelque moment et reprennent 



yGoogk 



130 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ensuite leur vie naturelle. L'oraison peut avec 
ces alternatives se prolonger et se prolonge, de 
fait, pendant quelques heures... Mais cet état 
d'extase complète, sans que l'imagination, selon 
moi également ravie, se porte à quelque objet 
étranger, est, je le répète, de courte durée. 
J'ajoute que les puissances ne revenant à elles 
qu'imparfaitement, elles peuvent rester dans 
une sorte de délire l'espace de quelques heures, 
pendant lesquelles Dieu de temps en temps les 
ravit de nouveau et les fixe en lui... Ce qui se 
passe dans cette union secrète est si caché qu'on 
ne saurait en parler plus clairement. L'âme se 
voit alors si près de Dieu et il lui en reste une 
certitude si ferme qu'elle ne peut concevoir 
le moindre doute sur la vérité d'une telle faveur- 
Toutes ses puissances perdent leur activité na- 
turelle; elles n'ont aucune connaissance de leurs 
opérations... Cet importun papillon de la mé- 
moire voit donc ici ses ailes brûlées, et il n'a plus 
le pouvoir de voltiger ça et là. La volonté est sans 
doute occupée à aimer, mais elle ne comprend 
pas comment elle aime. Quant à l'entendement, 
s'il entend, c'est par un mode qui lui reste in- 
connu, et il ne peut comprendre rien de ce 
qu'il entend *. » 

i. Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, trad. du R. P. 
Bouix, 10 e éd., p. 90, 91, 96, 138, 142, 157, 177-180. Comparer 
aussi Plotin, Ennéades, VI ; Tauler, Institution chrétienne, ch. XII, 
XXVI, XXXV. 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 131 

Je ne suivrai pas sainte Thérèse dans sa des- 
cription du d ravissement » (ch. XX), « cet aigle 
divin qui avec une impétuosité soudaine vous 
saisit et vous enlève. » Ces extraits suffisent, et, 
si on les lit avec attention, on n'hésitera pas à 
leur attribuer toute la valeur d'une bonne obser- 
vation psychologique \ 

En examinant les relations détaillées d'autres 
extatiques (que je ne peux rapporter ici), je 
trouve qu'il y a lieu, pour notre sujet, d'établir 
deux catégories. 

Dans la première, la motilité persiste à un 
certain degré. L'extatique suit dans son évolu- 
tion et reproduit avec des mouvements appro- 
priés la Passion, la Nativité ou quelque autre 
drame religieux. C'est une série d'images très 
intenses, ayant un point de départ invariable, 
un enchaînement invariable qui se répète dans 

1. Sainte Thérèse décrit ainsi son état physique pendant ses 
u ravissements » : « Souvent mon corps devenait si léger qu'il 
n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point que 
je ne sentais plus mes pieds toucher à terre. Tant que le corps 
est dans le ravissement, il reste comme mort et souvent dans 
une impuissance absolue d'agir» Il conserve l'attitude où il a été 
surpris; ainsi il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou 
fermées, en un mot dans l'état où le ravissement l'a trouvé. 
Quoique d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cepen- 
dant arrivé d'en être entièrement privée : ceci a été rare et a 
duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se con- 
serve; mais on éprouve je ne sais quel trouble; et, bien qu'on ne 
puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre : c'est 
comme ud son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même 
cette manière d'entendre cesse, lorsque le ravissement est à son 
plus haut degré. » (Ibid., p. 206.) 



yGoogk 



132 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

chaque accès avec un parfait automatisme. Marie 
de Mœrl, Louise Lateau en sont des exemples 
bien connus. 

L'autre catégorie est celle de l'extase en repos. 
L'idée seule règne, d'ordinaire abstraite ou mé- 
taphysique : Dieu pour sainte Thérèse et Plotin, 
mieux encore le nirvana des bouddhistes. Les 
mouvements sont supprimés; on ne sent plus 
« qu'un reste d'agitation intérieure ». 

Remarquons en passant combien ceci s'ac- 
corde avec ce qui a été dit précédemment : 
qu'avec les idées abstraites la tendance au mou- 
vement est à son minimum ; que ces idées étant 
des représentations de représentations, de purs 
schémas, l'élément moteur s'affaiblit dans la 
même mesure que l'élément représentatif. 

Mais dans l'un et l'autre cas l'état mental de 
l'extase est une infraction complète aux lois du 
mécanisme normal de la conscience. La con- 
science n'existe que sous la condition d'un chan- 
gement perpétuel; elle est essentiellement dis- 
continue. Une conscience homogène et continue 
est une impossibilité. L'extase réalise tout ce 
qui est possible dans cette continuité; mais 
sainte Thérèse vient de nous le dire : ou bien la 
conscience disparaît, ou bien l'entendement et 
la mémoire — c'est-à-dire la discontinuité — 
reviennent par moments et ramènent la con- 
science. 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 433 

Cette anomalie psychologique se complique 
d'une autre. Tout état de conscience tend à se 
dépenser en raison même de son intensité. Dans 
la plus haute extase, la dépense est nulle ou à 
peu près, et c'est grâce à l'absence de cette phase 
motrice que l'intensité intellectuelle se main- 
tient. Le cerveau, organe à la fois intellectuel 
et moteur dans l'état normal, cesse d'être mo- 
teur. Bien plus, dans l'ordre intellectuel, les 
états de conscience hétérogènes et multiples 
qui constituent la vie ordinaire ont disparu. 
Les sensations sont supprimées; avec elles, les 
associations qu'elles suscitent. Une représenta- 
tion unique absorbe tout. Si l'on compare l'acti- 
vité psychique normaltà un capital en circula- 
tion, sans cesse modifié par les recettes et les 
dépenses, on peut dire qu'ici le capital est ra- 
massé en un bloc; la diffusion devient concentra- 
tion, l'extensif se transforme en intensif. Rien 
d'étonnant donc si, dans cet état d'éréthisme 
intellectuel, l'extatique paraît transfigurée, au- 
dessus d'elle-même. Certes les visions de la gros- 
sière paysanne de Sanderet qui voyait une Vierge 
tout en or, dans un paradis en argent, ne res- 
semblent guère à celles d'une sainte Thérèse 
ou d'un Plotin; mais chaque intelligence au 
moment de l'extase donne son maximum. 

Est-il bien nécessaire maintenant de recher- 
cher pourquoi, dans cet état, il n'y a ni choix ni 

RlBOT. — Volonté. 8 

Digitized by VjOOQIC 



134 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

actes? Comment y aurait-il choix, puisque le 
choix suppose l'existence de ce tout complexe 
qu'on nomme le moi qui a disparu; puisque, la 
personnalité étant réduite à une idée ou à une 
vision unique, il n'y a point d'état qui puisse 
être choisi, c'est-à-dire incorporé au tout, à 
l'exclusion des autres; puisque, en un mot, il 
n'y a rien qui puisse choisir, rien qui puisse être 
choisi? Autant vaudrait supposer une élection 
sans électeurs ni candidats. 

L'action aussi est tarie dans sa source, anéan- 
tie. Il n'en subsiste que les formes élémen- 
taires (mouvements respiratoires, etc.), sans 
lesquelles la vie organique serait impossible. 
Nous avons ici un cas curieux de corrélation ou 
d'antagonisme psychologique : tout ce qu'une 
fonction gagne est perdu par une autre ; tout 
ce qui est gagné par la pensée est perdu par le 
mouvement. À cet égard, l'extase est le con- 
traire des états où la motilité triomphe, tels 
que Tépilepsie, la chorée, les convulsions. Ici, 
maximum de mouvements avec minimum de 
conscience ; là, intensité de la conscience, avec 
minimum de mouvement. Il n'y a, à chaque 
moment, qu'un certain capital nerveux et psy- 
chique disponible; s'il est accaparé par une 
fonction, c'est au détriment des autres. L'acca- 
parement dans un sens ou dans l'autre dépend 
de la nature de l'individu. 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 135 

Après avoir étudié l'anéantissement de la 
volonté sous sa forme la plus haute, remar- 
quons qu'on trouve dans la contemplation, 
dans la réflexion profonde, des formes mitigées 
et décroissantes de cet anéantissement. L'inap- 
titude des esprits contemplatifs pour l'action a 
des raisons physiologiques et psychologiques 
dont l'extase nous a donné le secret. 

II 

11 serait aussi intéressant pour le psycho- 
logue que pour le physiologiste de savoir ce qui 
produit l'abolition de la conscience dans le som- 
nambulisme naturel ou provoqué et de quelles 
conditions organiques elle résulte. Malgré les 
travaux poursuivis avec ardeur durant ces der- 
nières années, on n'a sur ce point que des théo- 
ries, et l'on peut choisir entre plusieurs hypo- 
thèses. Les uns, comme Schneider et Berger, en 
font un résultat de 1' « attention expectante », 
produisant une concentration unilatérale et 
anormale de la conscience. Preyer y voit un 
cas particulier de sa théorie du sommeil. D'au- 
tres, comme Rumpf, admettent des change- 
ments réflexes dans la circulation cérébrale, des 
phénomènes d'hyperhémie et d'anémie dans la 
surface des hémisphères du cerveau. Heiden- 
hain, qui combat cette dernière théorie, expli- 



yGoogk 



136 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

que Thypnotisme par une action d'arrêt. Il se 
produirait une suspension d'activité des cellules 
nerveuses corticales, peut-être par changement 
de disposition moléculaire : de cette manière, 
le mouvement fonctionnel de la substance grise 
serait interrompu. Cette dernière hypothèse 
est celle qui paraît rallier le plus d'adhérents. 
Comme elle n'est guère, du moins au point de 
vue psychologique, qu'une simple constatation 
de fait, nous pouvons nous y tenir. 

Il serait inutile de décrire un état tant de fois 
décrit et avec tant de soin \ Remarquons seu- 
lement que les termes somnambulisme, hypno- 
tisme et leurs analogues, ne désignent pas un 
état identique chez tous et partout. Cet état 
varie, chez le même individu, du simple assou- 
pissement à la stupeur profonde; et d'un indi- 
vidu à l'autre, suivant là constitution, l'habitude, 
les conditions pathologiques, etc. Aussi serait-il 
illégitime d'affirmer qu'il y a toujours anéantis- 
sement du pouvoir volontaire. Nous allons voir 
qu'il y a des cas très douteux. 

Prenons d'abord l'hypnotisme sous la forme 
que plusieurs auteurs ont nommée léthargique. 
L'inertie mentale est absolue ; la conscience est 
abolie ; les réflexes sont exagérés, — exagéra- 
tion qui va toujours de pair avec l'affaiblisse- 

i. Voir en particulier les articles de M. Ch. Richet dans la 
Revue philosophique d'octobre et de novembre 1880, et de mars 1883. 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 137 

ment de l'activité supérieure. A la voix de 
l'opérateur, l'hypnotisé se lève, marche, s'as- 
sied, voit des absents, voyage, décrit des pay- 
sages. Il n'a, comme on dit, d'autre volonté 
que celle de l'opérateur. Cela signifie en termes 
plus précis : Dans le champ vide de la con- 
science, un état est suscité; et, comme tout 
état de conscience tend à passer à l'acte, — 
immédiatement ou après avoir éveillé des asso- 
ciations, — l'acte s'ensuit. Ce n'est qu'un cas 
d'une loi bien connue qui dans l'ordre psycho- 
logique est l'analogue du réflexe dans l'ordre 
physiologique : et le passage à l'acte est ici 
d'autant plus facile qu'il n'y a rien qui l'entrave, 
ni pouvoir d'arrêt, ni état antagoniste, l'idée 
suggérée régnant seule dans la conscience en- 
dormie. — Des faits, en apparence plus bizar- 
res, s'expliquent de même. On sait que, en don- 
nant aux membres de l'hypnotisé certaines 
postures convenables, on éveille en lui le senti- 
ment de l'orgueil, de la terreur, de l'humilité, 
de la piété; que, si on les dispose pour grimper, 
il tente une escalade; que, si on lui met en 
mains quelque instrument de travail habituel, 
il travaille. Il est clair que la position imposée 
aux membres éveille dans les centres cérébraux 
les états de conscience correspondants, auxquels 
ils sont associés par de nombreuses répéti- 
tions. L'idée une fois éveillée est dans les 

8. 

Digitized by VjOOQIC 



138 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

mêmes conditions que celle née d'un ordre ou 
d'une suggestion directe de l'opérateur. Tous 
ces cas sont donc réductibles à la même for- 
mule : l'hypnotisé est un automate que l'on fait 
jouer, suivant la nature de son organisation. Il 
y a anéantissement absolu de la volonté, la per- 
sonnalité consciente étant réduite à un seul et 
unique état, qui n'est ni choisi ni répudié, mais 
subi, imposé. 

Dans le somnambulisme naturel, l'automa- 
tisme est spontané, c'est-à-dire qu'il a pour an- 
técédent quelque état cérébral qui a lui-même 
pour antécédent quelque excitation particu- 
lière dans l'organisme. Souvent ici, l'automa- 
tisme est d'un ordre supérieur : la série des états 
suscités est longue et chaque terme de la série 
est complexe. On peut en donner comme type 
le chanteur dont Mesnet a raconté l'histoire : si 
on lui présente une canne qu'il prend pour un 
fusil, ses souvenirs militaires ressuscitent ; il 
charge son arme, se couche à plat ventre, vise 
avec soin et tire. Si on lui présente un rouleau 
de papier, les souvenirs de son métier actuel 
ressuscitent; il le déroule et chante à pleine 
voix *. Mais k répétition invariable des mêmes 
actes, dans le même ordre, dans chaque accès, 

1. De ^automatisme de la mémoire et du souvenir dans le soi*- 
nambulisme pathologique, Paris, 1874. Voir aussi P. Richer, ouv. 
cité, p. 391 et suiv. 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 139 

donne à tous ces faits un caractère d'automa- 
tisme très net d'où toute volonté est exclue. 

11 y a pourtant des cas équivoques. Burdaeh 
nous parle d'une « très belle ode » composée en 
% état de somnambulisme. On a souvent cité l'his- 
toire de cet abbé qui, composant un sermon, 
corrigeait et remaniait ses phrases, changeait la 
place des épithètes. Une autre personne essaye 
plusieurs fois de se suicider et, à chaque accès, 
emploie de nouveaux moyens. Les faits de ce 
genre sont si nombreux que, même en faisant 
la part de la crédulité et de l'exagération, une 
fin de non recevoir est impossible. 

On peut dire : De pareils actes supposent une 
comparaison, suivie d'un choix, d'une préfé- 
rence ; et c'est ce qu'on appelle une volition. Il 
existerait donc un pouvoir volontaire, c'est-à- 
dire une réaction propre de l'individu, — sourd, 
obscur, limité, actif pourtant. 

On peut soutenir aussi que l'automatisme à 
lui seul suffit. N'est-ce pas une vérité reconnue 
que, à l'état normal, le travail intellectuel est 
souvent automatique et qu'il n'en vaut que 
mieux? Ce que les poètes appellent l'inspira- 
tion, n'est-ce pas un travail cérébral, involon- 
taire, presque inconscient, ou qui, du moins, 
n'arrive à la conscience que sous la forme de 
résultats? Nous nous relisons, et nos corrections 
sont souvent spontanées, c'est-à-dire que le 



y Google 



140 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

mouvement de la pensée amène une association 
nouvelle de mots et d'idées qui se substitue à 
l'autre immédiatement. Il se pteut donc que 
l'individu, comme être qui choisit et préfère, 
n'y soit pour rien. En subtilisant davantage, on 
peut soutenir que tous ces cas ne sont pas rigou- 
reusement comparables ; que, si pour composer 
une ode l'automatisme suffît, pour la corriger il 
ne suffit pas ; que, dans ce dernier cas, il y a un 
choix, si rapide, si insignifiant qu'on le suppose. 
Au lieu d'un zéro de volonté, nous aurions un 
minimum de volonté. Cette opinion se ramène- 
rait à la première ou n'en serait séparée que par 
une nuance. 

Le lecteur choisira entre ces deux interpréta- 
tions. Je passe à des cas où les données sont 
plus nettes. 

Il y a chez les hypnotisés des exemples nom- 
breux de résistance. Un ordre n'est pas obéi, 
une suggestion ne s'impose pas d'emblée. Les 
magnétiseurs du siècle dernier recommandaient 
à l'opérateur le ton d'autorité, à l'opéré la foi, 
la confiance qui produit le consentement et 
empêche la résistance. 

a Pendant l'état de somnambulisme, B... ac- 
complit sur l'ordre certains actes; mais elle se 
refuse à d'autres. Le plus souvent, elle ne veut 
pas lire, bien que nous nous soyons assurés 
qu'elle y voit, malgré l'occlusion apparente 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 141 

des paupières En plaçant les mains de B... 

dans l'attitude de la prière, celle-ci s'impose à 
son esprit. Aux questions, elle répond qu'elle 
prie la sainte Vierge, mais qu'elle ne la voit pas. 
Tant que les mains demeurent dans la même 
position, elle continue sa prière et ne dissi- 
mule pas son mécontentement si l'on cherche 
à l'en distraire. En déplaçant les mains, la 
prière cesse aussitôt. Toute fatale qu'elle est, 
la prière, dans ce cas, est en quelque sorte rai- 
sonnée, puisque la malade résiste aux distrac- 
tions et est capable de soutenir une discussion 
avec celui qui vient l'interrompre '. » 

L'un des sujets de M. Ch. Richet qui se laisse 
sans aucune difficulté métamorphoser en offi- 
cier, en matelot, etc., se refuse au contraire 
avec larmes à être changé en prêtre : ce que le 
caractère, les habitudes du sujet et le milieu 
où il a vécu expliquent suffisamment. 

11 se trouve donc des cas où deux états 
coexistent : l'un par une influence du dehors, 
l'autre par une influence du dedans. Nous 
connaissons la puissance automatique du pre- 
mier. Ici, un état contraire l'enraye; il existe 
quelque chose qui ressemble à un pouvoir 
d'arrêt. Mais ce pouvoir est si faible qu'il 
cède d'ordinaire à des attaques répétées, si 

1. P. Richer, Étude sur Vhystéro-épilepsie, p. 426,427. 



yGoogk 



142 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

vague qu'on n'en peut déterminer la nature. 
N'est-il qu'un état de conscience antagoniste 
suscité par la suggestion même, en sorte que 
tout se réduirait à la coexistence de deux états 
contraires? Est-il plus complexe, et faut-il 
admettre qu'il représente la somme des ten- 
dances encore existantes dans l'individu et 
quelques restes de ce qui constitue son carac- 
tère? — Si l'on accepte la théorie de Heiden- 
hain, on aurait, dans l'état dit léthargique, un 
arrêt complet de l'activité fonctionnelle; l'ordre 
ou la suggestion mettraient en jeu un nombre 
infiniment restreint d'éléments nerveux, dans 
la couche corticale ; enfin dans l'état de résis- 
tance surgiraient de leur sommeil quelques-uns 
de ces éléments qui, à l'état normal, forment 
la base physiologique et psychologique de l'in- 
dividu, étant l'expression synthétique de son 
organisme. Il faut avouer que, même en ad- 
mettant cette deuxième hypothèse, ce qui res- 
terait du pouvoir volontaire, de la possibilité 
pour Tindividu de réagir selon sa nature serait 
un embryon, un pouvoir si dénué d'efficace 
qu'on peut à peine l'appeler une volonté. 

Remarquons de plus que, s'il est difficile 
pour l'observateur de deviner quel pouvoir de 
réaction persiste chez la personne qui résiste, 
celle-ci en est encore plus mauvais juge : 

« Une analyse attentive des phénomènes, 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 143 

telle que peuvent la faire des hommes instruits 
et intelligents, qui ont consenti à se soumettre 
à Faction du magnétisme, montre combien il 
est malaisé même au sujet endormi de se 
rendre compte qu'il ne simule pas. Pour faire 
ces observations, il ne faut pas que le sommeil 
soit très profond.-. A la période d'engourdisse- 
ment, la conscience est conservée, et cepen- 
dant il y a un commencement d'automatisme 
très manifeste. 

« Un médecin de Breslau avait affirmé à 
M. Heidenhain que le magnétisme ne ferait 
aucune impression sur lui; mais, après qu'il 
eut été engourdi, il ne put prononcer une 
seule parole. Réveillé, il déclara qu'il aurait 
pu très bien parler et que, s'il n'avait rien dit, 
c'est parce qu'il n'avait rien voulu dire. Nouvel 
engourdissement par quelques passes; nou- 
velle impuissance de la parole. On le réveille 
encore, et il est forcé de reconnaître que, s'il 
ne parlait pas, c'est qu'il ne pouvait pas parler. 

« Un de mes amis, étant seulement engourdi 
et non tout à fait endormi, a bien étudié c e 
phénomène d'impuissance coïncidant avec l'il- 
lusion de la puissance. Lorsque je lui indique 
un mouvement, il l'exécute toujours, même 
lorsque, avant d'être magnétisé, il était parfai _ 
tement décidé à me résister. C'est ce qu'il a le 
plus de peine à comprendre à son réveil. — 



y Google 



144 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

(( Certainement, me dit-il, je pourrais résister, 
« mais je n'ai pas la volonté de le faire. » Aussi 
est-il quelquefois tenté de croire qu'il simule. 
« Quand je suis engourdi, me dit-il, je simule 
« l'automatisme, quoique je puisse, ce me 
« semble, faire autrement. J'arrive avec la 
« ferme volonté de ne pas simuler, et, malgré 
« moi, dès que le sommeil commence, il me 
« paraît que je simule. » On comprendra que 
ce genre de simulation d'un phénomène se con- 
fond absolument avec la réalité de ce phéno- 
mène. L'automatisme est prouvé par le seul fait 
que des personnes de bonne foi ne peuvent pas 
agir autrement que des automates. Peu importe 
qu'elles s'imaginent pouvoir résister. Elles ne 
résistent pas. Voilà le fait qui doit être pris en 
considération et non l'illusion qu'elles se font 
de leur soi-disant pouvoir de résistance \ » 

Cependant ce pouvoir de résistance, si faible 
qu'il soit, n'est pas égal à zéro ; il est une der- 
nière survivance de la réaction individuelle ex- 
trêmement appauvrie : il est au seuil de l'anéan- 
tissement, mais sans le dépasser. L'illusion de ce 
faible pouvoir d'arrêt doit répondre à quelque état 
physiologique également précaire. En somme, 
l'état de somnambulisme naturel ou provoqué 
peut être donné ajuste titre comme un anéantis- 



i. Ch. Richet, art. cité, p. 348, 349, 



y Google 



l'anéantissement de la volonté 145 

sèment de la volonté. Les cas d'exceptions sont 
rares, obscurs ; ils apportent toutefois leur part 
d'enseignement. Ils montrent une fois de plus 
que la volition n'est pas une quantité invariable, 
mais qu'elle décroît au point qu'on peut éga- 
lement soutenir qu'elle est et qu'elle n'est 
pas. 

Je mentionnerai en passant un fait qui rentre 
à peine dans la pathologie de la volonté, mais 
qui fournit matière à réflexion. On peut donner 
à certains sujets hypnotisés l'ordre d'exécuter 
une action, plus tard, à un moment déterminé 
de la journée ou même à une date plus éloi- 
gnée (dans huit, dix jours). Revenus à eux, ils 
exécutent cet ordre à l'heure prescrite, au jour 
prescrit, en déclarant d'ordinaire « qu'ils ne 
savent pas pourquoi ». Dans quelques cas plus 
curieux, ces personnes donnent des raisons 
spécieuses pour expliquer leur conduite, 
pour justifier cet acte qui ne vient pas de leur 
spontanéité, mais leur est imposé, sans qu'elles 
le sachent. Pour en citer un exemple que je 
connais : Un jeune homme commande vers dix 
heures du soir à sa maîtresse hypnotisée de s'en 
aller à trois. heures du matin; puis il la rend à 
l'état normal. Vers cette heure, elle s'éveille, 
fait ses préparatifs pour partir et, quoiqu'il la 
prie de rester, elle trouve des motifs pour ex- 
cuser et justifier son départ à cette heure indue. 

RlBOT. — Volonté. 9 

Digitized by VjOOQlC 



146 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

« Notre illusion du libre arbitre, dit Spinoza, 
n'est que l'ignorance des motifs qui nous font 
agir. » Ce fait et ses analogues ne yiennent-ils 
pas à l'appui? ! 

i. On trouvera plusieurs cas de ce genre dans l'article pré- 
cité de M. Ch. Richet, Revue philosvphique, mars 1883, p. 238. 



yGoogk 



CHAPITRE VI 

CONCLUSION 
I 

Après avoir examiné les divers types mor- 
bides, voyons si Ton peut découvrir une loi qui 
résume la pathologie de la volonté etjette quel- 
que jour sur l'état normal. 

A titre de fait, la volition seule existe, c'est-à- 
dire un choix suivi d'actes. Pour qu'elle se pro- 
duise, certaines conditions sont nécessaires. Un 
manque d'impulsion ou d'arrêt, une exagéra- 
tion de l'activité automatique, d'une tendance, 
d'un désir, une idée fixe, l'empêchent d'être 
pendant un instant, une heure, un jour, une 
période de la vie. L'ensemble de ces conditions, 
nécessaires et suffisantes, peut être appelé vo- 
lonté. Par rapport aux. volitions, elle est une 
cause, bien qu'elle soit elle-même une somme 
d'effets, une résultante variant avec ses élé- 
ments : la pathologie nous l'a démontré. 



y Google 



148 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

Ces éléments que j'indique brièvement sont : 

l p Les tendances à l'action (ou à l'arrêt) qui 
résultent des circonstances, du milieu, des con- 
seils, de l'éducation; en un mot, tous ceux qui 
sont l'effet de causes extérieures. 

2° Le caractère, élément principal, effet de 
causes intérieures et qui n'est pas une entité, 
mais la résultante de cette myriade d'états et de 
tendances infiniment petits de tous les éléments 
anatomiques qui constituent un certain orga- 
nisme : en termes plus courts, le caractère est 
pour nous l'expression psychologique d'un cer- 
tain corps organisé, tirant de lui sa couleur 
propre, son ton particulier et sa permanence 
relative. C'est là l'assise dernière sur laquelle re- 
pose la possibilité du vouloir et qui le fait éner- 
gique, mou, intermittent, banal, extraordinaire. 

Maintenant, si nous considérons la volonté 
non plus dans ses éléments constituants, mais 
dans les moments qu'elle parcourt pour se cons- 
tituer, nous voyons que la volition est le dernier 
terme d'une évolution progressive dont le réflexe 
simple est le premier échelon : elle est la forme 
la plus haute de l'activité, — entendue toujours 
au sens précis de pouvoir de produire des actes, 
de pouvoir de réaction x 

Elle a pour base un legs de générations sans 
nombre, enregistré dans l'organisme : c'est l'ac- 
tivité automatique primitive, à coordination 



y Google 



CONCLUSION 149 

simple, presque invariable, inconsciente, bien 
qu'elle ait dû, dans le lointain des siècles, être 
accompagnée d'un rudiment de conscience qui 
s'en est retirée, à mesure que la coordination, 
devenant plus parfaite, s'est organisée' dans 
l'espèce. 

Sur cette base s'appuie l'activité consciente et 
individuelle des appétits, désirs, sentiments, 
passions, à coordination plus complexe et beau- 
coup moins stable. 

Plus haut, l'activité idéo-motrice, qui, dans 
ses manifestations extrêmes, atteint une coor- 
dination à la fois très ferme et très complexe, 
c'est la volition complète. 

On peut donc dire qu'elle a pour condition 
fondamentale une coordination hiérarchique, 
c'est-à-dire qu'il ne suffit pas que des réflexes 
soient coordonnés avec des réflexes, des désirs 
avec des désirs, des tendances rationnelles avec 
des tendances rationnelles ; mais qu'une coordina- 
tion entre ces différents groupes est nécessaire, 
— une coordination avec subordination, telle 
que tout converge vers un point unique : le but 
à atteindre. Que le lecteur se rappelle les cas 
morbides précédemment étudiés, en particulier 
les impulsions irrésistibles qui, à elles seules, 
représentent la pathologie de la volonté presque 
entière, il reconnaîtra que toutes se réduisent 
à cette formule : absence de coordination hiérar- 



y Google 



150 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

chique, action indépendante, irrégulière, isolée, 
anarchique. 

Si donc nous considérons la volonté soit dans 
ses éléments constituants, soit dans les phases 
successives de sa genèse (et les deux aspects 
sont inséparables), nous voyons que la volition, 
son résultat dernier, n'est pas un événement 
survenant on ne sait d'où, mais qu'elle plonge 
ses racines au plus profond de l'individu et, au 
delà de l'individu, dans l'espèce et les espèces. 
Elle ne vient pas d'en haut, mais d'en bas; elle 
est une sublimation des éléments inférieurs. Je 
comparerais la volition, une fois affirmée, à ce 
que l'on appelle en architecture une clef de 
voûte. A cette pierre, la voûte doit plus que sa 
solidité, — son existence; mais cette pierre ne 
tire sa puissance que des autres qui la soutien- 
nent et l'enserrent, comme à son tour elle les 
presse et les affermit. 

Ces préliminaires bien abrégés étaient indis- 
pensables pour comprendre la loi qui régit la 
dissolution de la volonté ; car, si les considéra- 
tions qui précèdent sont justes, comme la dis- 
solution suit toujours l'ordre inverse de l'évolu- 
tion, il s'ensuit que les manifestations volontai- 
res les plus complexes doivent disparaître avant 
lespluâ simples, les plus simples avant l'automa- 
tisme. Pour donner à l'énoncé de la loi sa forme 
exacte, en traitant la volition non comme un 



y Google 



CONCLUSION 151 

événement singulier, mais comme la manifes- 
tation la plus haute de l'activité, nous dirons :. 
La dissolution suit une marche régressive] 
du plus volontaire et du plus complexe au I 
moins volontaire et au plus simple, c'est-à-J 
dire à V automatisme . ' 

Il s'agit maintenant de montrer que cette loi 
est vérifiée par les faits. Nous n'avons qu'à 
choisir. 

En 1868, Hughlings Jackson, étudiant cer- 
tains désordres du système nerveux, fit remar- 
quer, le premier, je crois, ce que les mouve- 
ments et facultés les plus volontaires et les plus 
spéciaux sont atteints tout d'abord et plus que 
les autres *. • Ce « principe de dissolution » ou 
« de réduction à un état plus automatique » fut 
posé par lui comme le corrélatif des doctrines de 
Herbert Spencer sur l'évolution du système ner- 
veux. Il prend un cas des plus simples, l'hémi- 
plégie commune par lésion du corps strié. Un 
caillot sanguin a fait pour nous une expérience. 
Nous voyons que le patient, dont la face, la lan- 
gue, le bras et la jambe sont paralysés, a* perdu 
les mouvements les plus volontaires d'une par- 
tie de son corps, sans perdre les mouvements les 
plus automatiques. « L'étude des cas d'hémi- 
plégie nous montre en effet que les parties 

1. Clinical and physiological Researches on the nervous Sys- 
tem, London, in-8°, 1875. 



y Google 



452 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

externes qui souffrent le plus sont celles qui, 
psychologiquement parlant, sont le plus sous 
le commandement de la volonté, et qui, phy- 
siologiquement parlant , impliquent le plus 
grand nombre de mouvements différents, pro- 
duits avec le plus grand nombre d'intervalles 
différents, » au lieu d'être simultanés comme les 
mouvements automatiques. Si la lésion est plus 
grave et si elle atteint non seulement les parties 
les plus volontaires du corps (face, bras, jambe), 
mais celles qui sont moins volontaires (perte de 
certains mouvements des yeux et de la tête et 
d'un côté de la poitrine), on trouve que les par- 
ties les plus volontaires sont beaucoup plus 
paralysées que les autres. 

Ferrier fait remarquer * de même que la des- 
truction générale de la région motrice, dans 
l'écorce du cerveau, comme celle du corps strié, 
produit « les mêmes troubles relatifs des diffé- 
rents mouvements , ceux-là étant le plus affectés 
çt paralysés qui sont le plus sous l'influence de 
la volonté, du moins après que le premier choc 
est passé. La paralysie faciale réside surtout 
dans la région faciale inférieure, portant sur les 
mouvements les plus indépendants, le frontal et 
les muscles orbiculaires n'étant que légère- 
ment atteints. Les mouvements de la jambe 

1. Ferrier, De la localisation des maladies cérébrales, trad. fr., 
p. 142. 



yGoogk 



CONCLUSION 153 

sont moins affectés que ceux du bras, ceux du 
bras moins que ceux de la main. » 

Le même auteur établissant une distinction 
entre les différentes sortes de mouvements et 
leurs centres respectifs, « ceux qui impliquent la 
conscience et que nous appelons volontaires au 
sens strict du mot » (les centres corticaux su- 
périeurs) et ceux « qui sont décrits comme auto- 
matiques, instinctifs, responsifs, y compris les 
adaptations motrices de l'équilibre et de la coor- 
dination motrice, l'expression instinctive des 
émotions, et qui sont organisés d'une manière 
plus ou moins complète dans les centres sous- 
jacents à Técorce, » constate que ces derniers 
ont une indépendance relative qui est au maxi- 
mum chez les vertébrés inférieurs (grenouille, 
pigeon), au minimum chez le singe et l'homme. 
« J'osai prédire, ajoute-t-il, que, chez les ani- 
maux dont les facultés motrices ne semblaient 
pas beaucoup souffrir d'une lésion destructive 
des centres nerveux, ces mouvements-là de- 
vaient être paralysés qui impliquent la con- 
science (mouvements volontaires) et n'étaient 
pas automatiquement organisés. C'est ce qu'ont 
amplement confirmé les recherches de Goltz. 
Il a montré que, bien que la patte du chien ne 
soit pas définitivement paralysée en tant que 
organe de locomotion , par une lésion de 
Técorce, elle Test, en tant que servant de 

9. 



y Google 



154 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

main et employée comme telle 4 . Cette der- 
nière expérience est pour nous du plus grand 
intérêt : elle nous montre que, dans un même 
organe, adapté à 4a fois à la locomotion et à la 
préhension, Tune persiste, bien que altérée, 
quand l'autre, la plus délicate, a disparu. 

L'instabilité de l'action volontaire, complexe, 
supérieure (c'est tout un) par rapport à l'action 
automatique, simple, inférieure, se montre 
encore sous une forme progressive dans la pa- 
ralysie générale des aliénés. « Les premières im- 
perfections de la motilité, dit Foville, celles qui 
se traduisent par un défaut à peine commen- 
çant dans l'harmonie des contractions muscu- 
laires, sont d'autant plus appréciables qu'elles 
intéressent des mouvements plus délicats, qui 
exigent une précision et une perfection plus 
grandes dans leur accomplissement. Il n'est 
donc pas étonnant qu'elles se traduisent à! abord 
dans les opérations musculaires si délicates qui 
concourent à la phonation. » On sait que l'em- 



1. Ferrier, p. 36, 37. Dans l'expérience de Goltz, si la lésion est 
faite au cerveau gauche, dans tout mouvement où le chien a 
coutume de se servir de la patte antérieure en guise de main, 
il néglige l'usage de la patte droite. C'est ainsi qu'il tiendra un 
os uniquement avec la patte antérieure gauche ; c'est cette patte 
seulement qu'il emploiera pour fouiller le sol ou atteindre sa 
blessure. Si l'on a dressé l'animal à donner la patte au comman- 
dement, après la mutilation, il ne donnera plus que la patte 
gauche, tandis qu'il tiendra sa patte droite comme rivée au sol. 
(Goltz, ap. Dict. encycl. des sciences médicales, art. Nerveux, 
p. 588.) 



yGoogk 



CONCLUSION 155 

barras de la parole est un des premiers symp- 
tômes de cette maladie. Si faible, au début, 
qu'une oreille exercée est seule capable de le 
saisir, le trouble de la prononciation augmente 
progressivement et aboutit à un bredouillement 
inintelligible : 

« Les muscles qui contribuent à l'articulation 
ont perdu toute leur harmonie d'action ; ils ne 
peuvent plus se contracter qu'avec effort; la 
parole est devenue méconnaissable. 

« Dans les membres, les lésions de la motilité 
n'affectent d'abord que les mouvements qui 
comportent le plus de minutie et de précision. 
Le malade peut faire de grandes marches et se 
servir de ses bras, pour des travaux qui n'exi- 
gent que des mouvements d'ensemble; mais iJ 
ne peut plus exécuter de petites opérations déli- 
cates des doigts, sans trembler un peu, et sans s'y 
reprendre à plusieurs fois : on s'en aperçoit sur- 
tout si on lui dit de ramasser une épingle à terre, 
de remonter sa montre, etc. Les artisans habi- 
tués, par leur métier, à des travaux de précision, 
sont hors d'état de s'occuper, bien avant ceux 
qui n'ont que des tâches grossières à remplir. — 
Lorsqu'il s'agit d'écrire, la plume est tenue avec 
une indécision qui se traduit par une irrégula- 
fité plus ou moins prononcée des caractères tra- 
cés. Plus la maladie avance dans sa marche, 
plus l'écriture devient tremblante et défigurée ; 



y Google 



156 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

de sorte que, en comparant une série de lettres 
écrites à des époques différentes, on peut suivre 
les progrès successifs de l'affection, jusqu'à ce 
que le malade soit devenu incapable d'écrire. 

« Plus tard, l'indécision des membres supé- 
rieurs existe même dans les mouvements d'en- 
semble : le tremblement, l'affaiblissement em- 
pêchent le malade de porter directement ses 
aliments à sa bouche, de tirer son mouchoir, 
de le remettre dans sa poche, etc. 

« Dans les membres inférieurs, la progression 
est analogue : au début, les aliénés paralytiques 
marchent avec vigueur, allant droit devant eiix; 
mais, s'il s'agit d'aller à droite ou à gauche et 
surtout de pivoter sur eux-mêmes pour revenir 
sur leur pas, l'hésitation et le défaut de précision 
se laissent apercevoir. Puis, même en marchant 
devant eux, ils avancent d'un pas pesant, mal 
coordonné. Plus tard enfin, ils ont peine à faire 
quelques pas 1 . » 

Rappelons encore les troubles de la motilité 
qui succèdent à l'abus de l'alcool. Le tremble- 
ment est un des phénomènes les plus précoces, 
a Les mains sont les premières parties affectées, 
puis les bras, les jambes, la langue et les lèvres. 
A mesure qu'il s'accroît, le tremblement se 
complique en général d'un autre désordre plus 

1. Foville, Dictionnaire de médecine, etc., art. Paralysie générale, 
p. 97-99. 



y Google 



CONCLUSION 157 

grave, l'affaiblissement musculaire. Il affecte 
d'abord les membres supérieurs; c'est là un 
caractère presque constant. Les doigts devien- 
nent inhabiles, maladroits; la main serre mal 
les objets et les laisse échapper. Puis cette fai- 
blesse gagne l'avant-bras et le bras; le malade 
ne peut alors se servir de ses membres supé- 
rieurs que d'une manière très incomplète; il en 
arrive à ne plus pouvoir manger seul. Plus tard, 
ces phénomènes s'étendent aux membres infé- 
rieurs; la station devient difficile; la marche 
est incertaine, titubante; puis tout cela va crois- 
sant. Les muscles du dos se prennent à leur 
tour et le malheureux paralytique est con- 
damné à garder le lit *. » 

Nous pourrions rapporter encore ce qui se 
passe dans les convulsions, la chorée, etc. Cette 
marche, qui n'a pour le médecin qu'un intérêt 
clinique, a pour nous un intérêt psychologique. 
Ces faits, d'expérience journalière, suffiront, je 
l'espère, à produire la conviction, à montrer 
que la loi de dissolution suit bien une marche 
du complexe au simple, du volontaire à l'auto- 
matique, que le dernier terme de l'évolution est 
le premier de la dissolution. Nous iï'avons étudié 
jusqu'ici, il est vrai, qu'une désorganisation des 
mouvements; mais ceux qui traitent lapsycho- 

1. Fourrier, iàid. 9 art. Alcoolisme, p. 636,637. 



yGoogk 



158 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

logie en scienee naturelle n'y trouveront rien à 
redire. Comme la volition n'est pas pour nous 
une entité impérative, régnant dans un monde 
à part et distincte de ses actes, mais bien l'ex- 
pression dernière d'une coordination hiérar- 
chique, et comme chaque mouvement ou 
groupe de mouvements est représenté dans les 
centres nerveux, il est clair que, avec chaque 
groupe paralysé, un élément de la coordination 
disparaît. Si la dissolution est progressive, la 
coordination sans cesse appauvrie de quelque 
élément ira toujours en se resserrant ; et, comme 
l'expérience montre que la disparition des mou- 
vements est en raison directe de leur complexité 
et de leur délicatesse, notre thèse est vérifiée. 
Nous pouvons d'ailleurs poursuivre cette véri- 
fication de notre loi, en rappelant ce qui se 
passe dans les maladies du langage, et ici nous 
pénétrons dans le mécanisme intime de l'esprit. 
Je ne reviendrai pas sur un sujet que j'ai lon- 
guement traité 4 . J'ai essayé de montrer que 
beaucoup de cas d'aphasie résultent d'une 
amnésie motrice, c'est-à-dire d'un oubli des 
éléments moteurs, de ces mouvements qui con- 
stituent le langage articulé. Je rappellerai que 
Trousseau avait déjà remarqué que « l'aphasie 
est toujours réductible à une perte de la mé- 

1. Voir les Maladies de la Mémoire, p. 149 et suivantes. 



y Google 



CONCLUSION 159 

moire soit des signes vocaux, soit des moyens 
par lesquels les mots sont articulés; que W. Ogle 
distingue aussi deux mémoires verbales : une 
première, reconnue de tout le monde, grâce à 
laquelle nous avons conscience du mot, et en 
outre une seconde, grâce à laquelle nous l'expri- 
mons. » Cet oubli des mouvements, bien qu'il 
soit aVant tout une maladie de la mémoire, nous 
révèle aussi un affaiblissement du pouvoir mo- 
teur, un désordre de la coordination volontaire. 
Le malade veut s'exprimer; sa volition n'aboutit 
pas ou se traduit incomplètement, c'est-à-dire 
que la somme des tendances coordonnées qui, 
au moment actuel, constituent l'individu en 
tant qu'il veut s'exprimer, est partiellement 
entravée dans son passage à l'acte; et l'expé- 
rience nous apprend que cette impuissance 
d'expression atteint d'abord les mots, c'est-à- 
dire le langage rationnel; ensuite les phrases 
exclamatives,les interjections, ce que Max Mûller 
désigne sous le nom de langage émotionnel; 
enfin, dans des cas très rares, les gestes. La 
dissolution va donc encore ici du plus complexe 
au moins complexe et au simple, du volontaire 
au demi-volontaire et à l'automatique, qui est 
presque toujours respecté. 

Il est permis d'entrer encore plus avant dans 
la vie purement psychique; mais ici tout de- 
vient vague et flottant. Gomme nous ne pou- 



y Google 



160 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

vons plus rattacher chaque volition à un groupe 
de mouvements des organes vocaux, locomo- 
teurs ou préhensiles, nous tâtonnons. Cepen- 
dant il est impossible de ne pas remarquer que 
la forme la plus haute de la volition, l'attention 
volontaire, est, entra toutes, la plus rare et la 
plus instable. Si, au lieu de considérer l'atten- 
tion volontaire 4 à la façon du psychologue inté- 
rieur qui s'étudie lui-même et s'en tient là, 
nous la considérons dans la masse des êtres 
humains sains et adultes, pour déterminer par 
à peu près quelle place elle tient dans leur vie 
mentale, nous verrons combien peu de fois elle 
se produit et pour quelle courte durée. Si Ton 
pouvait, dans l'humanité prise en bloc, pendant 
une période de temps donnée, comparer la 
somme des actes produits par l'attention volon- 
taire et la somme des actes produits sans elle, 
le rapport serait presque de zéro à l'infini. En 
raison même de sa supériorité de nature et de 
son extrême complexité, c'est un état, une 
coordination 2 qui peut rarement naître et qui 
à peine née est toujours en voie de dissolution. 

1. 11 ne s'agit pas, bien entendu, de l'attention involontaire, 
qui est naturelle, spontanée; nous nous sommes d'ailleurs 
précédemment expliqué sur ee point (voy. p. 101 et suiv.). 

2. De même que des groupes de mouvements simples doivent 
être organisés et coordonnés pour permettre cette coordination 
supérieure d'où naissent les mouvements délicats et complexes, 
de même des groupes d'états de conscience simples doivent être 
organisés, associés et coordonnés pour permettre cette coordina- 
tion supérieure, qui est l'attention. 



y Google 



CONCLUSION 161 

Pour nous en tenir aux faits positifs, n'est-il 
pas bien connu que l'impossibilité d'une atten- 
tion soutenue est l'un des premiers symptômes de 
tout affaiblissement de l'esprit, soit temporaire, 
comme dans la fièvre, soit permanent, comme 
dans la folie? La forme de coordination la plus 
haute est donc bien la plus instable, même dans 
l'ordre purement psychologique. 

Cette loi de dissolution, qu'est- elle d'ailleurs, 
sinon un cas de cette grande loi biologique déjà 
signalée à propos de la mémoire : les fonctions 
nées les dernières sont les premières à dégé- 
nérer. Dans l'individu, la coordination automa- 
tique précède la coordination née des désirs et 
des passions, qui précède elle-même la coordi- 
nation volontaire, dont les formes les plus sim- 
ples précèdent les plus complexes. Dans le déve- 
loppement des espèces (si Ton admet la théorie 
de l'évolution), pendant des siècles, les formes 
inférieures de l'activité existèrent seules*; puis, 
avec la complexité croissante des coordinations, 
un temps vint où la volonté fut. Le retour au 
règne des impulsions, de quelques brillantes 
qualités d'esprit qu'il s'accompagne, est donc 
en lui-même une régression. A cet égard, le 
passage suivant de Herbert Spencer nous servira 
de résumé et de conclusion sur ce point : oc Chez 
les personnes affectées de troubles nerveux chro- 
niques, dont le sang détérioré et tarissant ne 



yGoogk 



162 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

suffit plus à entretenir l'activité nécessaire des 
transformations moléculaires... l'irascibilité est 
pour tout le monde un objet de remarque : et 
l'irascibilité implique une inactivité relative des 
•éléments supérieurs. Elle se produit, quand une 
décharge soudaine transmise, par une souffrance 
ou une contrariété, aux plexus qui ajustent la 
conduite à des actions pénibles ou désagréables, 
n'est pas accompagnée par une décharge qui 
parvienne à ces plexus où l'action est adaptée à 
un grand nombre de circonstances, au lieu de 
l'être à une seule. Que l'insuffisante production 
de l'afflux nerveux rende compte de la perte de 
l'équilibre dans les émotions, c'est un corollaire 
de ce qui a été déjà dit. Les plexus qui coordon- 
nent les activités défensives et destructives, et 
dans lesquels ont leur siège les sentiments si- 
multanés d'antagonisme et de colère, sont un 
héritage de toutes les races d'êtres antérieurs 
et sont par conséquent bien organisés, — si 
bien organisés que l'enfant sur les bras de sa 
mère nous les montre déjà en action. Mais les 
plexus qui, en liant et en coordonnant une 
grande variété de plexus inférieurs, adaptent 
la conduite à une grande variété d'exigences 
extérieures, n'ont été développés que depuis 
peu; si bien que, outre qu'ils sont étendus et 
complexes, ils sont formés de canaux beaucoup 
moins perméables. Par conséquent, quand le 



y Google 



CONCLUSION 163 

système nerveux n'est pas à l'état de plénitude, 
ces appareils venus les derniers, et les plus élevés 
de tous, sont les premiers dont l'activité fasse 
défaut. Au lieu d'entrer en action instantané- 
ment, leurs effets, s'ils sont appréciables, arri- 
vent trop tard pour lutter contre ceux des ap- 
pareils subordonnés \ » 

II 

Après avoir suivi pas à pas la dissolution de 
la volonté, le résultat fondamental qui nous a 
paru en ressortir, c'est qu'elle est en coordina- 
tion variable en complexité et en degrés; que 
cette coordination est la condition d'existence de 
toute volition, et que, selon qu'elle est totale- 
meut ou partiellement détruite, la volition est 
anéantie ou mutilée. C'est sur ce résultat que 
nous voudrions maintenant insister, en nous 
bornant à de brèves indications sur quelques 
points, notre but n'étant pas d'écrire une mono- 
graphie de la volonté. 

I. Examinons d'abord les conditions maté- 
rielles de cette coordination. La volonté, qui, 
chez quelques privilégiés, atteint une puissance 
si extraordinaire et fait de si grandes choses, a 
une origine très humble. Elle se trouve dans 
cette propriété biologique inhérente à toute 

1. Herbert Spencer, Principes de psychologie, tome I, p. 262. 



y Google 



164 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

matière vivante et qu'on nomme l'irritabilité, 
c'est-à-dire la réaction contre les forces exté- 
rieures. L'irritabilité — forme physiologique de 
loi d'inertie — est en quelque sorte un état 
d'indifférenciation primordiale d'où sortiront, 
par une différenciation ultérieure, la sensibilité 
proprement dite et la motilité, ces deux grandes 
bases de la vie psychique. 

Rappelons que la motilité (qui seule nous 
intéresse ici) se manifeste, même dans \e règne 
végétal, sous des formes diverses : par les mou- 
vements de certaines spores, de la sensitive, de 
la dionée et beaucoup d'autres plantes auxquels 
Darwin a consacré un ouvrage très connu. — 
La masse protoplasmatique, d'apparence homo- 
gène, qui compose à elle seule certains êtres 
rudimentaires, est douée de motilité. L'amibe, 
le globule blanc du sang, à l'aide des expansions 
qu'ils émettent, cheminent peu à peu. Ces faits, 
qu'on trouvera décrits avec abondance dans les 
ouvrages spéciaux, nous montrent que la moti- 
lité apparaît bien avant les muscles et le sys- 
tème nerveux, si rudimentaires qu'ils soient. 

Nous n'avons pas à suivre l'évolution de ces 
deux appareils de perfectionnement à travers la 
série animale. Notons seulement que les tra- 
vaux sur la localisation des centres moteurs, si 
importants pour le mécanisme de la volonté, 
ont conduit quelques savants à étudier l'état de 



y Google 



CONCLUSION 165 

ces centres chez les nouveau-nés. « Cette re- 
cherche, faite avec grand soin par Soltmann, 
en 1875, a fourni les résultats suivants : Chez 
les lapins et les chiens, il n'existe, aussitôt après 
la naissance, aucun point de l'écorce cérébrale 
dont l'irritation électrique soit capable de dé- 
terminer des mouvements. C est seulement au 
dixième jour que se développent les centres des 
membres antérieurs. Au treizième jour appa- 
raissent les centres des membres postérieurs. 
Au seizième, ces centres sont déjà bien distincts 
entre eux et de ceux de la face. Une conclu- 
sion à tirer de ces résultats, c'est que l'absence 
de direction motrice volontaire coïncide avec 
l'absence des organes appropriés et que, à me- 
sure que Tanimal devient plus maître de ses 
mouvements, les centres cérébraux dans les- 
quels se fait l'élaboration volontaire acquièrent 
une indépendance plus manifeste *. » 

Flechsig et Parrot ont étudié le développe- 
ment de l'encéphale chez le fœtus et l'enfant. 
Il résulte des recherches de ce dernier 2 que, si 
l'on suit le développement de la substance 
blanche d'un hémisphère tout entier, on la voit 
s'élever successivement du pédoncule à la cou- 
che optique, puis à la capsule interne, au centre 



1. Dictionnaire encycl. des sciences médicales, François-Franck, 
art. Nerveux, p. 585. 

2. Archives de physiologie, 1879, p. 505-520. 



y Google 



166 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

hémisphérique et finalement atteindre le man- 
teau cérébral. Les parties dont le développe- 
ment est le plus lent ont aussi la destination 
fonctionnelle la plus haute. 

La période de formation terminée, le méca- 
nisme de l'action volontaire paraît constitué 
comme il suit : l'incitation part des régions 
dites motrices de la couche corticale (région 
pariéto-frontale), suit le faisceau pyramidal, 
nommé volontaire par quelques auteurs. Ce 
faisceau, qui consiste dans le groupement de 
toutes les fibres partant des circonvolutions 
motrices, descend à travers le centre ovale, 
forme une petite partie de la capsule interne, 
qui, on le sait, pénètre dans le corps strié 
« comme un coin dans un morceau de bois ». 
Ce faisceau suit le pédoncule cérébral et le 
bulbe, où il subit une décussation plus ou 
moins complète, et passe du côté opposé de la 
moelle épinière, constituant ainsi une grande 
commissure entre les circonvolutions motrices 
et la substance grise de la moelle, d'où sortent 
les nerfs moteurs 4 . Cette grossière esquisse 
donne quelque idée de la complexité des élé- 
ments requis pour Faction volontaire et de la 
solidarité intime qui les relie. 

\. Huguenin, Anatomie des centres nerveux, trad. Keller. — 
Brissaud, De la contracture permanente des hémiplégiques, 1880, 
p. 9 et suiv. 



y Google 



CONCLUSION 167 

11 y a, malheureusement, des divergences 
d'interprétation sur la nature réelle des centres 
cérébraux d'où part l'incitation. Pour Ferrier et 
beaucoup d'autres, ce sont des centres moteurs, 
au sens strict, c'est-à-dire qu'en eux et par eux 
le mouvement commence. Schiff, Hitzig et 
Nothnagel, Gharlton Bastian, M'unk ont donné 
d'autres interprétations qui ne sont ni égale- 
ment probables ni également claires. Elles se 
réduisent pourtant, en gros, à considérer ces 
centres comme étant plutôt de « nature sensi- 
tive » , le rôle moteur proprement dit restant 
dévolu au corps strié. « Les fibres nerveuses qui 
descendent de l'écorce corticale au corps strié, 
chez les animaux supérieurs et chez l'homme, 
seraient par leur nature strictement compara- 
bles aux fibres unissant la cellule « sensitive » 
et la cellule « motrice » dans un mécanisme or- 
dinaire d'action réflexe *. » En d'autres termes, 
il existerait dans l'écorce cérébrale « des régions 
circonscrites dont l'excitation expérimentale 
produit dans le côté opposé du corps des mou- 
vements déterminés, localisés. Ces points sem- 
blent bien plutôt devoir être considérés comme 
des centres d'association volontaire que 
comme des centres moteurs proprement dits. 
Ils seraient % le siège d'incitations aux mouve- 

1. Charlton Bastian, Le cerveau, organe de la pensée, tome II, 
p. 198. 



y Google 



168 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ments volontaires et non les points de départ 
véritables du mouvement. On pourrait plutôt 
les assimiler aux organes sensibles périphéri- 
ques qu'aux appareils moteurs des cornes anté- 
rieures de la moelle... Ces centres seraient donc 
psycho-moteurs, parce qu'ils commandent par 
leur action toute psychique à de véritables 

appareils moteurs Nous pensons que le$ 

différents points indiqués comme centres mo- 
teurs des membres, de la face, etc., correspon- 
dent aux appareils qui reçoivent et transforment 
en incitation volontaire les sensations d'ori- 
gine périphérique. Ce serait des centres volitifs 
et non de véritables centres moteurs *. » 

Malgré cette question pendante, dont la so- 
lution intéresse la psychologie au moins autant 
que la physiologie, malgré les dissentiments de 
détail que nous avons négligés, notamment les 
incertitudes sur le rôle du cervelet, on peut dire 
avec Charlton Bastian que, si depuis le temps 
de Hume nous n'avons pas encore appris, dans 
le sens complet du terme, les moyens par les- 
quels les mouvements de notre corps suivent 
les commandements de notre volonté, nous 
avons du moins appris quelque chose sur les 
parties principalement intéressées et par con- 
séquent sur la route que suivent les excitations 
volontaires. 

i. François Franck, loc. cit., p. 577, 578. 



y Google 



CONCLUSION 469 

IL En examinant la question par son côté 
psychologique, la coordination volontaire revêt 
tant de formes et est susceptible de tant de 
degrés, qu'il faut se borner à en noter les prin- 
cipales étapes. 11 serait naturel de commencer 
par le plus bas ; mais je crois utile, pour des 
raisons de clarté, de suivre Tordre inverse. 

La coordination la plus parfaite est celle des 
plus hautes volontés, des grands actifs, quel que 
soit Tordre de leur activité : César, ou Michel- 
Ange, ou saint Vincent de Paul. Elle se résume 
en quelques mots : unité, stabilité, puissance. 
L'unité extérieure de leur vie est dans l'unité de 
leur but, toujours poursuivi, créant au gré des 
circonstances des coordinations et adaptations 
nouvelles. Mais cette unité extérieure n'est elle- 
même que l'expression d'une unité intérieure, 
celle de leur caractère. C'est parce qu'ils restent 
les mêmes que leur but reste le même. Leur fond 
est une passion puissante, inextinguible, qui met 
les idées à son service. Cette passion, c'est eux, 
c'est l'expression psychique de leur constitution 
telle que la nature Ta faite. Aussi comme tout 
ce qui sort de cette coordination reste dans 
Tombre, inefficace, stérile, oublié, semblable à 
une végétation parasite ! Ils offrent le type d'une 
vie toujours d'accord avec elle-même, parce que 
chez eux tout conspire, converge et consent. 
Même dans la vie ordinaire, ces caractères se 

Ri BOT. — Volonté. 10 



y Google 



470 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

rencontrent, sans faire parler d'eux, parce que 
Télévation du but, les circonstances et surtout 
la puissance de la passion leur ont manqué; ils 
n'en ont gardé que la stabilité. — Sous une autre 
forme, les grands stoïciens historiques, Epictète, 
Thraséas (je ne parle pas de leur Sage, qui n'est 
qu'un idéal abstrait), ont réalisé ce type supé- 
rieur de volonté sous sa forme négative, — l'ar- 
rêt, — conformément à la maxime de l'Ecole : 
Supporte et abstiens-toi. 

Au dessous de cette coordination parfaite, il 
y a les vies traversées d'intermittence, dont le 
centre de gravité, ordinairement stable, oscille 
pourtant de temps en temps. Un groupe de ten- 
dances fait une sécession temporaire à action 
limitée, exprimant, tant qu'elles existent et 
agissent, un côté du caractère. Ni pour eux ni 
pour les autres, ces individus n'ont l'unité des 
grandes volontés, et plus ces infractions à la 
coordination parfaite sont fréquentes et de na- 
ture complexe, plus la puissance volontaire 
diminue. Dans la réalité, tous ces degrés se 
rencontrent. 

En descendant toujours, nous arrivons à ces 
vies en partie double, dans lesquelles deux ten- 
dances contraires ou simplement différentes 
l'emportent tour à tour. Il y a dans l'individu 
deux centres de gravité alternatifs, deux points 
de convergence pour des coordinations succes- 



y Google 



CONCLUSION 174 

sivement prépondérantes, mais partielles . A tout ■ 
prendre, c'est là peut-être le type le plus com- 
mun, si Ton regarde autour de soi et si Ton 
consulte les poètes et les moralistes de tous les 
temps, répétant à l'envi qu'il y a deux hommes 
en nous. Le nombre de ces coordinations suc- 
cessives peut être encore plus grand; mais il 
serait oiseux de poursuivre cette analyse. 

Encore un pas, et nous entrons dans la patho- 
logie. Rappelons les impulsions brusques, irré- 
sistibles, qui tiennent à chaque instant la vo- 
lonté en échec; c'est une tendance hypertro- 
phiée qui rompt sans cesse l'équilibre, à qui son 
intensité ne permet plus de se coordonner avec 
les autres : elle sort des rangs, elle ordonne au 
lieu de se subordonner. Puis quand ces impul- 
sions ne sont plus un accident mais une habi- 
tude, un côté du caractère mais le caractère, il 
n'y a plus que des coordinations intermittentes; 
c'est la volonté qui devient l'exception. 

Plus bas encore, elle devient un simple acci- 
dent. Dans la succession indéfinie des impul- 
sions qui varient d'une minute à l'autre, une vo- 
lition précaire trouve à peine de loin en loin ses 
conditions d'existence. 11 n'y a plus que des ca- 
prices. Le caractère hystérique nous a fourni le 
type de cette incoordination parfaite. Nous 
voici donc à l'autre bout. 

Au-dessous, il n'y a plus de maladies de la vo- 



y Google 



172 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

lonté, mais un arrêt de développement qui l'em- 
pêche de jamais naître. Tel est l'état des idiots 
et des faibles d'esprit. Nous en dirons ici quel- 
ques mots, pour compléter notre étude patholo- 
gique. 

« Dans l'idiotie profonde, dit Griesinger, les 
efforts et les déterminations sont toujours ins- 
tinctifs; ils sont provoqués surtout par le besoin 
de nourriture; le plus souvent, ils ont le carac- 
tère d'actions réflexes dont l'individu a à peine 
conscience. Certaines idées simples peuvent 
encore provoquer des efforts et des mouvements, 
par exemple, de jouer avec de petits morceaux 
de papier. . . Sans parler de ceux qui sont plongés 
dans l'idiotie la plus profonde, on en est à se 
demander : Y a-t-il en eux quelque chose qui re- 
présente la volonté ? Qu'est-ce qui peut vouloir 
en eux? 

« Chez beaucoup d'idiots de cette dernière 
classe, la seule chose qui paraisse mettre un peu 
leur esprit en mouvement, c'est le désir de 
manger. Les idiots les plus profonds ne mani- 
festent ce besoin que par de l'agitation et des 
grognements. Ceux chez qui la dégénérescence 
est moins profonde remuent un peu les lèvres 
et les mains, ou bien pleurent: c'est ainsi qu'ils 
expriment qu'ils veulent manger... 

« Dans l'idiotie légère, le fond du caractère 
est l'inconstance et l'obtusion du sentiment et la 



y Google 



.CONCLUSION 173 

faiblesse de la volonté. L'humeur de ces indivi- 
dus dépend de leur entourage et des traitements 
dont ils sont l'objet : dociles et obéissants quand 
on en prend soin, méchants et malicieux quand 
on les maltraite *. » 

Avant d'en finir avec ce sujet, nous ferons 
encore remarquer que si la volonté est une coor- 
dination, c'est-à-dire une somme de rapports, 
on peut prédire à priori qu'elle se produira 
beaucoup plus rarement que les formes plus 
simples d'activité, parce qu'un état complexe a 
beaucoup moins de chances de se produire et de 
durer qu'un état simple. Ainsi vont les choses 
en réalité. Si l'on compte dans chaque vie hu- 
maine ce qui doit être inscrit au compte de l'au- 
tomatisme, de l'habitude, des passions et sur- 
tout de l'imitation, on verra que le nombre des 
actes purement volontaires, au sens strict du 
mot, est bien petit. Pour la plupart des hommes, 
l'imitation suffit; ils se contentent de ce qui a 
été de la volonté chez d'autres, et, comme ils- 
pensent avec les idées de tout le monde, ils agis- 
sent avec la volonté de tout le monde. Prise 
entre les habitudes qui la rendent inutiles et les 
maladies qui la mutilent ou la détruisent, la vo- 
lonté est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, 
un accident heureux. 

1. Griesinger, Traité des maladies mentales, trad. française, 
p. «3, 434. 

10. 

Digitized by VjOOQlC 



174 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

Est-il enfin nécessaire de faire remarquer 
combien cette coordination à complexité crois- 
sante des tendances, qui forme les étages de la 
volonté, est semblable à la coordination à com- 
plexité croissante des perceptions et des images, 
qui constitue les divers degrés de l'intelligence y 
Tune ayant pour base et condition fondamentale 
le caractère, l'autre pour base et condition fon- 
damentale les « formes de la pensée » ; toutes 
deux étant une adaptation plus ou moins com- 
plète de l'être à son milieu, dans l'ordre de l'ap- 
tion ou dans l'ardre de la connaissance ? 

Nous sommes maintenant préparés à la con- 
clusion générale de ce travail, indiquée déjà plu- 
sieurs fois en passant- Elle éclairera, je l'espère, 
d'un jour rétrospectif, le chemin parcouru. La 
voici : 

La volition est un état de conscience final qui 
résulte de la coordination plus ou moins com- 
plexe d'un groupe d'états , conscients , sub- 
conscients ou inconscients (purement physio- 
logiqueg), qui tous réunis se traduisent par une 
action ou un arrêt. La coordination a pour facteur 
principal le caractère qui n'est que l'expression 
psychique d'un organisme individuel. C'est le 
caractère qui donne à la coordination son unité, 
— non l'unité abstraite d'un point mathémati- 
que, mais l'unité concrète d'un consensus. L'acte 



y Google 



CONCLUSION 175- 

par lequel cette coordination se fait et s'affirme 
est le choix, fondé sur une affinité de nature. 

La volition que les psychologues intérieurs 
ont si souvent observée, analysée, commentée^ 
n'est donc pour nous qu'un simple état de cons- 
cience. Elle n'est qu'un effet de ce travail psy- 
chophysiologique, tant de fois décrit, dont une 
partie seulement entre dans la conscience sous 
la forme d'une délibération. De plus, elle n'est 
la cause de rien. Les actes et mouvements 
qui la suivent résultent directement des ten- 
dances, sentiments, images et idées qui ont 
abouti à se coordonner sous la forme d'un choix. 
C'est de ce groupe que vient toute l'efficacité. En 
d'autres termes, — et pour ne laisser aucune 
équivoque, — le travail psychophysiologique de 
la délibération aboutit d'une part à un état de 
conscience, la volition, d'autre part à un ensem- 
ble de mouvements ou d'arrêts. Le «je veux » 
constate une situation, mais ne la constitue 
pas. Je le comparerais au verdict d'un jury qui 
peut être le résultat d'une instruction criminelle 
très longue, de débats très passionnés, qui sera 
suivi de conséquences graves s'étendant sur un 
long avenir, mais qui est un effet sans être 
une cause, n'étant en droit qu'une simple 
constatation. 

Si l'on s'obstine à faire de la volonté une fa- 
culté, une entité, tout devient obscurité, embar- 



y Google 



176 LES MALADIES DE LA VOLONTÉ 

ras, contradiction. On est pris au piège d'une 
question mal posée. Si Ton accepte au contraire 
les faits comme ils sont, on se débarrasse au 
moins des difficultés factices. On n'a pas à se de- 
mander, après Hume et tant d'autres, comment 
un ce je veux » peut faire mouvoir mes membres. 
C'est un mystère qu'il n'y a pas lieu d'éclaircir, 
puisqu'il n'existe pas, puisque la volition n'est 
cause à aucun degré. C'est dans la tendance na- 
turelle des sentiments et des images à se tra- 
duire en mouvements que le secret des actes 
produits doit être cherché. Nous n'avons ici 
qu'un cas extrêmement compliqué de la loi des 
réflexes, dans lequel entre la période dite d'ex- 
citation et la période motrice apparaît un fait 
psychique capital — la volition — montrant que 
la première période finit et que la seconde com- 
mence. 

Qu'on remarque aussi comment cette maladie 
bizarre qu'on nomme l'aboulie s'explique main- 
tenant sans difficulté, et avec elle les formes ana- 
logues étudiées plus haut *, et même cette sim- 
ple faiblesse de la volonté à peine morbide, si 
fréquente pourtant chez les gens qui disent vou- 
loir et n'agissent pas. C'est que l'organisme indi- 
viduel, source d'où tout sort, avait deux effets à 
produire et n'en produit qu'un : l'état de con- 



i. Voir chapitre I«. 



y Google 



CONCLUSION 177 

science, le choix, l'affirmation; mais les tendan- 
ces motrices sont trop faibles pour se traduire, 
en actes. Il y a coordination suffisante et impul- 
sion insuffisante. Dans les actes irrésistibles au 
contraire, c'est l'impulsion qui s'exagère et la 
coordination qui s'affaiblit ou disparaît. \ 

Nous devons ainsi à la pathologie deux résul- 
tats principaux : — l'un que le «c je veux » est 
en lui-même dénué de toute efficacité pour faire 
agir; — l'autre que la volonté chez l'homme 
raisonnable est une coordination extrêmement 
complexe et instable, fragile par sa supériorité 
même, parce qu'elle est <c la force de l'ordre le 
plus élevé que la nature ait encore produite, 
la dernière efflorescence consommée de toutes 
ses œuvres merveilleuses 1 » . 

1. Maudsley, Physiologie de C esprit, trad. Herzen, p. 429. 



FIN 



yGoogk 



yGoogk 



TABLE DES MATIÈRES 



INTRODUCTION 

Position de la question. — De la volonté comme pouvoir 
d'impulsion. — De la volonté comme pouvoir d'arrêt. — 
Rôle du caractère individuel. — Du choix : sa nature . . 1 



CHAPITRE PREMIER 

Les affaiblissements de la volonté. I. Le défaut d'impulsion 

Division des maladies de la volonté. — De l'aboulie ou im- 
puissance de vouloir : exemple de Th. de Quincey. — 
Cas rapportés par Billod. — Cause probable de cet état. — 
Etats analogues : agoraphobie; folie du doute; cas qui 
confinent à l'anéantissement. — Impuissance de l'effort : 
du sentiment de l'effort. Ses deux formes. — Où en est * 
la source? 35 

CHAPITRE II 

Les affaiblissements de la volonté. IL L'excès d'impulsion 

Les impulsions subites et inconscientes. — Les impulsions 
irrésistibles avec conscience. — Transition insensible de 
Tétat sain à l'état morbide : les idées fixes, — Disloca- 
tion de la volonté. — Ses causes probables. — Les 
affaiblissements par intoxication, par lésion cérébrale. . . 71 



yGoogk 



180 TABLE DES MATIÈRES 

CHAPITRE III 

Les affaiblissements de l'attention volontaire 

Puissance intellectuelle et impuissance volontaire. — Co- 
leridge : son portrait par Carlyle. — Deux formes d'affai- 
blissement. — Nature de l'attention. Elle a sa source dans 
les sentiments. — Gomment elle se maintient 9$ 

CHAPITRE IV 

Le règne des caprices 

Impuissance de la volonté à se constituer : absence de ses 
conditions d'existence. — Le caractère hystérique. — D'où 
vient l'instabilité. — Les « paralysies psychiques ». . . . 4 11 

CHAPITRE V 

L'anéantissement de la volonté 

Deux états d'anéantissement. — L'extase. Sa description 
par sainte Thérèse. — Anomalie de cet état mental. — 
Le somnambulisme : cas d'anéantissement absolu. — Cas 
douteux. Exemples de résistance. — Illusion du pouvoir 
volontaire chez quelques hypnotisés 125 

CONCLUSION 

La volonté est le dernier terme d'une évolution progres- 
sive dont le réflexe simple est le premier. — C'est une 
coordination hiérarchique. — Loi de dissolution de la 
volonté : sa marche. — Vérification par les faits patholo- 
giques. — Conditions matérielles de la coordination vo- 
lontaire. Son développement physiologique. Son déve- 
loppement psychologique. Formes principales de cette 
coordination. — La volonté chez les idiots. — Conclusion 
générale : La volition est un simple état de conscience 
qui n'a par lui-même aucune efficacité pour produire un 
mouvement ou un arrêt 147 



Conlommiers. — Typogr. Paul BRODÂRD et O. 



y Google 



yGoogk 



Digitized by VjjOOQIC 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 



yGoogk 




OONSERVED 

HARVARD COLLEGE/ 
JJBRARV / 



' DigTtized by CjQQQlC